L’Autre Raison de Dire Oui à l’Europe
Par Christophe Muller
1. L’embryon politique du monde
Beaucoup de raisons ont été invoquées en faveur de
l’Union Européenne lors du grand débat sur la
constitution européenne qui a pris toute son ampleur en
France.
Si les opposants peuvent se lancer à la volée tant
d’arguments en faveur ou contre cette constitution,
c’est bien que le vote de la France sur cette
constitution dépasse, et de loin, l’accord sur tel ou
tel article d’un long document rébarbatif. Ce qui est en
cause, d’un point de vue symbolique et donc politique,
car les symboles influencent les individus dans leur
attitudes politiques, c’est la Raison d’Etre de l’Europe
dans le monde à venir.
Les arguments habituels évoqués de façon routinière en
faveur de l’Union sont nombreux et il est inutile d’y
revenir ici. La presse les relaie chaque jour. Pour
beaucoup de Français il suffit, par exemple, que l’Union
soit une base de la prospérité économique du pays, ou
une manière d’éviter de nouvelles guerres, pour que
l’affaire soit entendue. Pour d’autres, divers motifs
liés à des intérêts individuels ou catégoriels, ou à des
peurs identitaires, impliquent de rejeter le projet
Européen en bloc.
Il se peut que les raisons usuelles soient insuffisantes
pour motiver l’existence et de renforcement de l’Union.
D’ailleurs on peut interpréter en partie le NON à la
constitution européenne comme la conséquence d’un manque
de conviction de l’électorat pour un projet qui lui
échappe ou l’effraie. Dans le fond, pourquoi faire
l’Europe si d’autres voies de développement, de sécurité
et de prospérité existent?
Une perspective grandiose est nécessaire pour stimuler
la construction européenne. Cette construction est bâtie
sur des intérêts individuels et collectifs bien compris,
mais elle manque de soutien idéologique profond. Les
signes de cette lacune idéologique sont nombreux. Les
sondages et les votes aux élections européennes et lors
des référendums sur la constitution, montrent un
désintérêt ou un scepticisme largement répandus parmi
les citoyens. La médiocrité des arguments invoqués -
certains frisant le racisme - lors des discussions sur
la possible entrée de nouveaux membres, comme la
Turquie, suggère également que la finalité profonde de
l’Europe reste à décider.
Face à ce désenchantement idéologique, je voudrais
proposer que la véritable fonction de l’Union Européenne
dans le monde de demain est la suivante : Constituer
l’embryon de l’organisation politique de la planète.
2. Un consensus politique et social
Une telle mission de l’Europe est pertinente dans le
contexte politique actuel. En effet, les voies de
l’organisation institutionnelle mondiale, à travers
diverses organisations internationales, ont atteint
leurs limites. Ce n’est pas que ces organisations ne
servent à rien, mais plutôt que les conditions
politiques pour leur efficacité et leur amélioration ne
sont pas réunies. En un sens, l’échec relatif des
Nations unies provient en partie de l’absence d’un
consensus sur les valeurs politiques et morales. Sans un
tel consensus, peu de projets de long terme peuvent
déboucher lorsque des nations tirent dans des directions
différentes pour des raisons irréconciliables d’un point
de vue moral.
Ce consensus se construit tous les jours en Europe. En
effet, ce que montre l’Union Européenne, avec
difficulté, mais aussi beaucoup de persévérance et
succès, c’est qu’il est possible d’agréger les
mécanismes de décisions politiques de nombreux pays. Ce
qui est remarquable ici est que cette agrégation
intervient d’une façon relativement démocratique et
respectueuse des identités et des contraintes
spécifiques de chacun des membres de l’Union. L’approche
historique de la construction européenne est
intéressante car elle est basée sur la recherche
incessante de consensus et de compromis entre pays
plutôt que sur l’imposition brutale de rapports de
forces. En effet, l’histoire a montré que les rapports
de forces entre nations varient et que par conséquent
les architectures politiques qui en tirent leur base
essentielle ne durent pas. D’ailleurs comme l’a bien
montré Rousseau, « la force ne fait pas droit, et on
n’est obligé d’obéir qu’aux puissances légitimes »
(Rousseau, 1762, p 65).
La méthode de compromis constructif de l’Union est
importante car nous voyons bien quel est l’autre terme
de l’alternative. Ce n’est rien moins que la domination
des pays faibles par les pays forts, et donc le
non-respect des droits des populations des pays faibles.
Lors de la récente invasion de l’Irak par la principale
puissance de la planète, l’opinion européenne, et
largement mondiale d’ailleurs, s’est dressée en sa
majorité pour exprimer son désaccord devant un usage
unilatéral de la force d’une manière qui a paru
injustifiée à beaucoup. En effet, y compris dans les
pays comme le Royaume-Uni dont les gouvernements se sont
joint à l’intervention militaire américaine, les
sondages d’opinions ont montré que la majorité de la
population était opposé à cette intervention en
l’absence de preuves convaincantes sur la présence
d’armes de destruction massives en Irak. Les
pourcentages d’opposants avant l’intervention ont
atteint 66 % au Royaume Uni (sans la sanction du conseil
de sécurité de l’ONU) et 74 % en Espagne (en aucunes
circonstances), pourtant deux pays associés par leurs
gouvernements à l’intervention américaine (Gallup
International, 2003). Il existe donc bien une base
idéologique effective, européenne d’abord, mondiale
ensuite, pour un projet de la construction européenne en
tant que noyau d’une construction politique mondiale.
3. Dégager l’essentiel
Pour bien percevoir le potentiel de l’Union, il nous
faut dégager l’essentiel et les phénomènes de long terme
des simples péripéties médiatiques et politiques de
court terme. En effet, les ‘crises politiques’ de
l’Europe, qui font régulièrement la Une des journaux,
ont été jusqu’ici passagères et superficielles.
La campagne pour le NON au référendum sur le traité
constitutionnel en France fut organisée autour du refus
de l’Europe libérale. Elle a rejeté l’Europe de la libre
concurrence pour proposer une Europe protégeant les
droits travailleurs plutôt que promouvant le marché.
Cette division a été également retenue par des
gouvernements européens. La plupart des pays de l’Europe
de l’Est, alliés au Royaume Uni, qui sont souvent perçus
comme défendant des positions libérales, se sont opposés
en apparences aux pays nordiques et la France perçus
comme défendant surtout des acquis sociaux. La directive
libéralisant les services (la directive ‘Bolkestein’) a
été au centre de cette opposition. Mais d’autres
directives ont suscité les mêmes lignes de fractures,
telle que la directive sur le temps de travail limitant
la durée maximale de travail à quarante-huit heures par
semaine.
Ainsi, la situation idéologique globale de l’Europe est
souvent présentée comme minée par des désaccords
profonds. Par exemple, le sondage Eurobaromètre de
Décembre 2005 montrait que seulement 49 % des enquêtés
étaient en faveur de l’élargissement de l’Europe à de
nouveaux pays, 60 % en France. Ou encore : La
possibilité d’imposer un modèle social unique à toute
l’Europe est souvent mise en cause par les
commentateurs. On questionne : Quel degré
d’harmonisation est possible ? Peut-on élaborer des lois
sociales communes qui dépasseraient des normes minimales
?
Bien qu’une charte sociale ait été adopté par l’Union,
il est clair que des conceptions différentes opposent
les pays Scandinaves à législation et protection sociale
très développée aux nouveaux membres d’Europe de l’Est
et au Royaume Uni, plus portés vers un libéralisme moins
protecteur. Toutefois ces oppositions très médiatisées
d’options politiques réellement distinctes ne peuvent
pas se comparer aux situations sociales beaucoup plus
dures des pays en développement, des Etats-Unis, de la
Chine, de l’Inde ou de la plupart des pays de l’ex-URSS.
Plutôt qu’une opposition sur les valeurs sociales, on
pourrait aussi bien voir dans les débats Européens sur
le degré de protection sociale, la conséquence d’un
accord de fond sur des principes et des difficultés
mineures d’accord sur le degré d’application de ces
principes.
Les interrogations sur la protection sociale, pour
légitimes quelles soient, ne doivent toutefois pas
cacher qu’il existe un consensus à propos de la
nécessité d’un niveau de protection sociale suffisant et
couvrant toute la population. Il s’agit ici de
l’expression de valeurs communes de solidarité et
d’égalités d’opportunités. Ce socle social commun n’est
pas partagé par la plupart des pays du Tiers Monde, ni
même par les Etats-Unis.
Les crises politiques de l’Europe sont passagères. Après
quelques mois ou années, la situation revient dans
l’ordre et la marche en avant se poursuit. L’Union
Européenne, et la CEE avant elle, ont toujours vécu ces
crises temporelles lors des différentes étapes de sa
construction. Le rejet de la constitution par la France
et les Pays Bas n’est que l’une d’entre elles,
probablement plus bénigne que ce qu’elle apparaît en ce
moment. Dans le passé des crises autrement plus
sérieuses ont été surmonté. Pensons par exemple au veto
répété contre l’entrée du Royaume-Uni dans la CEE.
On le voit par exemple dans la relative facilitée avec
laquelle l’accord sur le budget de l’Union jusqu’à 2013
a été obtenu, malgré les anticipations dramatiques des
commentateurs. Si réellement la construction européenne
était bloquée, c’est dans les arbitrages budgétaires,
ceux qui comptent pour la capacité d’action réelle, que
ceci devrait apparaître. Or, ce n’est pas le cas.
Par ailleurs, comme le signale à juste titre Rhodes
(2002), il n’y a pas de preuves empiriques de
l’existence d’une ‘dévaluation sociale’ en Europe. Une
étude récente du dumping social dans l’OCDE a conclue
que plutôt qu’une course verse le bas, les dépenses
sociales dans la plupart des pays ont cru à un taux plus
élevé que la croissance économique (Alber et Standing,
2000). Ce qui importe est donc l’accord fondamental sur
les valeurs plutôt que des batailles portant finalement
sur des techniques d’exécution.
Lorsqu’on accepte de se dégager des querelles de détail
sur les procédures ou sur le degré d’application de
telle ou telle mesure de politique économique (par
exemple le degré d’ouverture des frontières à la
concurrence des services), il apparaît qu’il existe en
Europe un consensus relativement profond sur les valeurs
politiques et morales. Ce consensus est d’abord basé sur
des revendications puissantes et permanentes des
populations qui exigent l’application des libertés
fondamentales, des droits de l’homme et de droits
sociaux. Il y a peu de débats sur cet aspect qui est
d’ailleurs consacré par la charte du Conseil de
l’Europe.
Si certaines de ces valeurs sont traditionnelles comme
en témoigne la Déclaration des droits de l’homme et du
citoyen de 1789, l’évolution sociologique et politique
récente de l’Europe a beaucoup renforcé l’étendue et
l’enracinement de ces libertés. En effet, la fin de la
colonisation et un parti pris de sortie des cycles de
guerres en Europe a conduit à l’émergence d’une
idéologie plus pacifique et tolérante qu’elle n’avait
été durant des siècles. Ce pacifisme et cette nouvelle
tolérance (à la diversité des pratiques culturelles, à
l’intégration professionnelle et politique des femmes,
aux orientations sexuelles…) ne sont finalement que les
conséquences nécessaires de la reconnaissance de ces
libertés fondamentales tant il est vrai par exemple
qu’il existe peu de libertés et respect des droits de
l’homme dans la guerre.
4. Un consensus qui progresse sous nos yeux
Le consensus sur les valeurs politiques et sociales en
Europe se construit chaque jour à travers des
confrontations politiques dans les institutions
nationales et européennes. Il est à l’œuvre au cœur des
‘crises européennes’ qui sont en fait le signe d’un
mécanisme politique d’accord en cours de fonctionnement.
Par exemple, la dispute du sommet de Nice à propos de la
répartition des droits de votes de chaque pays n’a
jamais porté sur les principes fondamentaux moraux et
politiques à appliquer : démocratie avec majorité
qualifié pour protéger les minorités, subsidiarité, etc.
De récents événements soulignent de façon éclatante
comment se mettent en place les structures politiques
qui vont exprimer ce consensus dans le futur. En effet,
le parlement européen, c'est-à-dire la représentation
démocratique, imparfaite mais actuelle, du peuple
européen, a pesé de tout son poids dans la modification
de la directive Bolkestein dans un sens conforme à la
majorité de l’opinion européenne. Les eurodéputés se
sont refusés à se contenter d’appliquer les consignes de
leurs gouvernements et partis respectifs. C’est le cas
par exemple des députés socialistes espagnols. Ces
événements manifestent concrètement la rupture
idéologique avec un nationalisme borné.
Auparavant, en janvier 2006, alors que les gouvernements
des pays membres de l’Union s’étaient mis d’accord sur
le budget de l’Union, le parlement européen avait déjà
rejeté cet accord pour imposer une révision
fondamentale.
Ainsi, les parlementaires européens deviennent de plus
en plus indépendants de leur gouvernement, y compris
lorsqu’ils appartiennent au parti au pouvoir.
5. Un mécanisme modèle
L’Union Européenne constitue un mécanisme politique
modèle qui fonctionne et qui se répand dans le monde.
Qui ne voit que de multiples organisations continentales
et régionales s’inspirent directement de l’exemple, des
méthodes et des instruments administratifs et politiques
conçus et développés par l’Union ? Voici un premier
canal d’influence de la construction européenne sur
l’organisation politique du monde. Un autre canal,
complémentaire, est celui de l’entrée de nouveaux pays
dans l’Union, après une période d’association plus ou
moins longue. L’Union est un groupe de pays qui croit
sans cesse. Si ce groupe peut passer de six à
vingt-cinq, pourquoi pas à plus de cent pays, à long
terme ? Si des gouvernements de pays aussi différents et
lointains que le Cap Vert, le Maroc et la Géorgie ont
clamé leur désir de rejoindre l’Union Européenne,
pourquoi exclure que la majorité des pays du monde
puisse en faire autant, dans un futur éloigné. Pour les
deux canaux d’influence c’est la culture politique,
juridique et sociale de l’Union qui se diffuse et
s’étend.
Ce mouvement touche de manière plus intense les nouveaux
pays membres ou les pays candidats qui se transforment à
une vitesse qui défie l’imagination. Lors d’une visite
cet été dans les pays baltes, j’ai été témoin de la
révolution qui s’y déroule. Ces pays sont passé en
quelques années d’une situation d’économies communistes
arriérées empêtrées dans un système étatique totalement
sclérosé à un statut de ‘dragon économique’ de l’Europe,
libérant des capacités exceptionnelles d’adaptation, de
dynamisme et d’initiative économiques.
Un autre exemple est la transformation rapide et
profonde des pratiques économiques de ces pays. En
Roumanie, les problèmes de corruption sont en train de
se résorber avec soudaineté : En 2005 le pourcentage
moyen de pots de vin dans les bénéfices des entreprises
était d’environ 0.7 %, à comparer avec 2.5 % en 2002.
Ces changements sont directement causés par l’influence
de la dynamique européenne.
Finalement, tourner notre attention vers un pays
européen réfractaire à l’ouverture vers l’Union comme la
Biélorussie nous montre bien quelle est l’autre terme de
l’alternative : Un régime autoritaire violant
massivement les droits de l’homme et condamnant sa
population à la stagnation économique. Cet exemple
constitue un repoussoir et une invitation aux autres
pays à suivre la voie de l’intégration ou de l’imitation
de l’Union Européenne.
6. Une taille critique pour une influence
idéologique et institutionnelle
Un facteur essentiel de l’influence globale de l’Europe
est la taille critique politique et économique qu’elle a
atteinte. L’Union réunit maintenant vingt-cinq économies
nationales et représente la zone économique et
commerciale la plus importante au monde. Son influence
directe ne s’arrête pas là puisque de nombreux pays de
l’AELE participent déjà en fait à la mise en œuvre
concrète des politiques européennes. Ainsi la Suisse a
décidé cette année de s’intégrer à l’Espace de Schengen.
Elle accueillera librement tous les travailleurs de
l’Union dès 2011, dès 2007 pour les quinze premiers
membres de l’Union. Le poids économique et politique de
l’Union justifie donc en partie sa vocation à peser sur
l’organisation du monde.
La force de l’influence idéologique de l’Europe n’est
pas à démontrer. Elle s’exerce à travers de multiples
canaux : langues et cultures, expatriés, relations
économiques, accueil de travailleurs immigrés, relations
traditionnelles avec les anciennes colonies qui couvrent
presque la planète.
L’héritage colonial est essentiel. Les anciennes
colonies ont généralement conservé des liens culturels
et économiques très étroits avec leur ancienne
métropole. Ce sont autant de pays alliés par une
histoire et une culture en partie commune. En outre, ces
pays ont été accoutumés à suivre l’exemple de leur
ancien colonisateur et ces habitudes persistent. Par
exemple, les habitants du Cap Vert, de l’Angola, du
Mozambique et de la Guinée Bissau regardent souvent la
télévision portugaise plutôt que leur télévision
nationale. C’est souvent le cas également pour les
anciennes colonies françaises, britanniques, espagnoles,
etc.
Par ailleurs, plusieurs organisations internationales
font perdurer les traditions institutionnelles
européennes à travers les liens entre métropole et
anciennes colonies. Ainsi le Commonwealth, la
Francophonie, les Communautés hispaniques et
portugaises, le Fond Européen de Développement, sont des
leviers économiquement, culturellement et politiquement
efficaces qui soutiennent le rôle modèle de l’Europe.
La démocratie libérale s’est répandue dans le monde avec
succès lors des années 1980. Les principes d’égalité et
de liberté qui lui sont associé ont prouvé non seulement
qu’ils étaient durables mais qu’ils pouvaient
ressusciter (Fukuyama, p 68). Ce ‘triomphe de la
démocratie’ lors des années 1980s ne fut rien d’autre
que le résultat de la contagion des idées européennes
crées en Grèce et développées aux Pays Bas, en
Angleterre, Etats-Unis (alors colonie de l’Angleterre),
France et en d’autres pays européens. Ce sont également
les critères de la démocratie libérale européenne qui
ont été appliqué par les peuples de l’URSS et de
l’Europe de l’Est pour construire leur nouvelle société,
avec souvent des constitutions directement copiées des
constitutions européennes.
Les instruments institutionnels de l’influence de
l’Europe n’ont pas été uniquement copiés par des pays
européens. Ils se sont répandus à travers de nombreux
accords internationaux liant pays européens au reste du
monde. Dans un cercle de pays géographiquement proches
de l’Union, de nombreux accords de stabilisation et
d’association relaient l’influence de l’Union en
contraignant les pays associés à se transformer et à
adapter leurs structures politiques et économiques
suivant le moule institutionnel de l’Union Européenne.
Finalement, on peut constater qu’en pratique de nombreux
pays et organisations régionales suivent effectivement
le modèle d’organisation européen. D’abord, comme nous
l’avons mentionné précédemment, la perspective
d’adhésion ou d’association à l’Union exerce une
pression considérable sur les pratiques des pays
concernés. Non seulement des domaines majeurs de leur
législation ont été modifiées dans le sens d’une
harmonisation de la loi européenne, mais les pratiques
politiques et sociales elles-mêmes, comme dans les
domaines de l’égalité des sexes, ou du contrôle de la
criminalité et des droits de l’homme, ont été
massivement affectées par les relations avec l’Union.
Je me souviens par exemple de nombreuses conversations
avec des femmes africaines dans des pays musulmans
d’Afrique occidentale lors desquelles ces personnes
défendirent avec virulence, en utilisant des arguments
et un vocabulaire typiquement européen, des positions
politiques visant à l’égalité des hommes et des femmes
dans leur société. Ce genre de situation serait
totalement inconcevable, compte tenu des traditions de
ces sociétés, s’il n’y existait pas une profonde
influence des idées européennes.
Je me souviens également d’une autre conversation avec
le président du parlement de la Communauté Economique
d’Afrique de l’Ouest, lors de laquelle il m’expliquait
comment les pratiques et les méthodes employées par
cette organisation et ses diplomates étaient directement
copiés de ce qui se pouvait observer des pratiques
correspondantes de l’Union Européenne.
7. Une force pacifique
Ces instruments institutionnels sont d’autant plus
influents que l’Europe, peut être pour la première fois
de son histoire, apparaît comme une puissance
principalement pacifique dont les propositions et les
pratiques sont ainsi plus faciles à accepter pour
d’autres cultures que s’ils provenaient d’un bloc perçu
comme menaçant ou conquérant.
Ce sont les Etats-Unis qui jouent actuellement le rôle
du gendarme du monde, et parfois aussi celui du vilain
dans l’esprit de nombreux habitants de notre planète.
Les pays européens qui les accompagnent, comme le
Royaume Uni lors de l’invasion de l’Irak, sont plutôt
perçu comme des suiveurs, voire des faire-valoir, et la
responsabilité collective de l’Union Européenne n'est
pas fortement engagée dans ces actions.
Le champ est donc libre à la diplomatie européenne pour
convaincre et se poser comme modèle plutôt que
contraindre. Ce qui est remarquable ici est que d’autres
blocs géopolitiques, non seulement les Etats-Unis, mais
aussi la Chine ou les pays musulmans, ne partagent pas
cette image relativement pacifique mais seraient plutôt
qualifiés de menaçants par une grande partie de
l’opinion mondiale.
8. Les enjeux et une solution
Ces voies d’influence de l’Union sur l’organisation
politique de la planète impliquent que cette
organisation sera basée sur des valeurs européennes, et
par conséquent largement françaises, compte tenu de
l’impact idéologique historique de la France dans notre
continent et de son rôle leader dans la construction
européenne.
Nous nous trouvons dans une situation privilégiée: celle
de pouvoir en grande part choisir les valeurs qui
constitueront l’armature du fonctionnement politique de
la planète. Pourquoi ? Tout simplement parce que
l’Europe est la partie du monde où ce nouveau type de
relations entre pays a d’abord commencé. Nous
bénéficions de la rente politique du premier venu. A cet
égard, notre responsabilité est de ne pas laisser passer
cette chance.
On voit bien que si la construction européenne se
poursuit et prospère - où est imitée - ce seront des
valeurs démocratiques et liées au respect des droits de
l´homme qui guideront le monde. Peut-on en être aussi
sûr si la responsabilité et le leadership politique de
la construction politique de la planète sont laissés à
d’autres continents ? J’en doute.
La situation provoquée par les NONs français et
néerlandais à la constitution européenne parait
constituer un point d’arrêt. Mais cette situation n’a
pas que des aspects négatifs. C’est en partie parce que
les traditions démocratiques européennes n’ont pas été
suffisamment respectées que nous en sommes là. Les
décisions sur l’architecture politique et économique
européenne sont trop souvent prises par les leaders
politiques et technocratiques dans le dos des
populations. On peut donc considérer que ce point
d’arrêt est une étape utile pour réaffirmer les valeurs
politiques européennes, et redresser des erreurs des
gouvernants.
A partir de là comment progresser ? Référons nous une
fois de plus à nos traditions politiques démocratiques.
Dans la plupart des cas, l’adaptation d’une nouvelle
constitution, que ce soit en France ou dans d’autres
pays européens, que ce soit sous la forme d’une
constitution écrite ou d’un accord collectif plus ou
moins implicite, fut le résultat des travaux d’une
assemblée spéciale, souvent appelée assemblée
constituante, et dont le rôle était de représenter le
peuple dans son ensemble.
Pourquoi ne pas suivre cette voie à un niveau global
européen, plutôt que de chercher des compromis toujours
plus difficiles entre des gouvernements ?
Seule une assemblée constituante européenne serait à
même d’exprimer la solidarité politique fondamentale du
continent, et de faire émerger une notion d’intérêt
général européen. Au contraire, la méthode actuelle de
l’Union basée sur des votes par pays implique de laisser
la voie libre aux égoïsmes nationaux si souvent décriés,
et aux manipulations de politique intérieures. Or, ces
éléments parasites ont généralement peu à voir avec les
questions à résoudre. Ils doivent donc être éliminés.
Une assemblée constituante européenne ne serait pas
sujette à ces défauts. Elle constitue donc une solution
à l’impasse politique européenne. D’ailleurs les
résultats des travaux de l’assemblée constituante
pourraient également être soumis à référendums, mais
cette fois d’une façon uniforme dans toute l’Union sans
considérer que tel sous-groupe minoritaire de citoyens
puisse s’arroger le privilège de tout bloquer.
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Convergence ? Europe in a Comparative Global Context”,
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Fukuyama, F., “The End of History and the Last Man”,
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Rhodes, M., “Globalization, EMU and Welfare State
Futures”, Chapitre 2 dans P. Heywoods, E. Jones et M.
Rhodes, “Developments in West European Politics”,
Palgrave, New York, 2002.
Rousseau, J.J., “Le contrat social”, 1762, Ed. 1973,
Union Générale d’Editions, Paris.
Christophe Muller
Professeur d’Economie
Adresse Professionnelle:
Christophe MULLER,
Departamento de Fundamentos del Análisis Económico,
Universidad de Alicante,
Campus de San Vicente,
E-03080 Alicante, Espagne.