La « pax americana » ou la « Realpolitik impérialiste »
par Tewfik HAMEL
Septembre 2007
L’expression des relations internationales sous-entend
que l’Etat-nation est nécessairement le fondement de
leur organisation. Or, il s’agit d’une idée qui n a vu
le jour en Europe qu’à la fin du XVIIIe
siècle et qui s’est essentiellement répandue à travers
le reste du monde par l’intermédiaire du colonialisme
européen. Ce système
international a connu quatre ruptures majeures ; 1664,
avec le traité Westphalie ; 1815, le traité de vienne ;
1918 et l’ordre de Versailles ; 1945, l’ordre de Yalta
et l’avènement d’un ordre bipolaire. Il y a
quinze ans, l’effondrement de l’URSS avait entraîné un
mélange d’espoir, d’incertitude et de déception,
laissa la place à un
système fondamentalement bouleversé, sans pour
autant permettre la naissance d’un « nouvel ordre
international ». Ce nouvel ordre oscille entre un monde
unipolaire dominé par l’hyper-puissance américaine, un
monde multipolaire en gestation, un monde
uni-multipolaire ou anarchique et profondément
déstabilisé. Autrement, une nouvelle phase de transition5
entre un ordre qui est mort et un ordre nouveau
qui se cherche et plus que jamais dépourvu d’une « grammaire
politique ».
Toute rupture oblige une
nouvelle lecture et une nouvelle interprétation.
Il y a environ 300 ans, l’auteur mercantiliste allemand
Von Hornigh a observé ceci : « Une nation est-elle
puissante et riche ? De nos jours la réponse ne dépend
pas de la quantité de la puissance et de richesse de
cette nation ou de la sécurité de celle-ci, mais bien de
la question : ses voisins en possèdent-ils plus ou moins
qu’elle ?». A cet
égard, dans la derrière décennie du XXe siècle, un
glissement tectonique s’est produit dans les affaires du
monde : pour la première fois, une puissance
s’est érigée en puissance globale. Un jour devant la
chambre des Lords, Disraëli décrit ainsi l'empire
britannique ; «Dans l’histoire ancienne comme de nos
jours rien ne peut être comparé à l’empire britannique.
Ni César, ni Charlemagne n’ont présidé aux destinées
d’une telle puissance. Ses provinces s’étendent à toutes
les latitudes et son pavillon flotte sur toutes les mers ».
Pour autant, la puissance britannique n’a pas été
globale, puisqu’elle n’a jamais pu imposer une réelle
domination sur le continent européen. La suprématie des
États-Unis aujourd’hui est d’un genre nouveau. Elle se
distingue entre toutes par son envergure planétaire et
les modalités qu’elle revêt. Une puissance dont le poids
et la capacité d’intervention est sans précédent.
Vieux
principes, nouvelles méthodes
Dans un monde qui semble de plus en plus
petit et dont toutes les parties paraissent liées les
unes aux autres, les engagements successifs américains
ont tous leur logique. Aujourd’hui, l’Amérique voulait,
pour reprendre l’expression de H. Kissinger, « un
ordre où […] on imaginait le monde à l’image des cieux.
Un seul Dieu régnait au ciel, un seul empereur devait
donc gouverner le monde séculier, et un seul pape
d’Eglise universelle ». Si, selon A. Joxe, « l’Europe
comme identité organisant une paix interne est une
expression politique récente, l’Amérique comme empire
également ». De ce fait, semble-t-il légitime de
s’interroger, selon l’expression d’Arnold Toynbee :
« L’histoire est-elle à nouveau en mouvement ? ».
Déjà au cours même de la guerre froide, dans un message
d’avertissement à l’URSS, Dean Rusk disait en mai 1965
« Cette planète est devenue toute petite. Nous
devons nous préoccuper de toutes ses parties, terres,
mers, air et de l’espace qui nous entoure ». La fin
de la bipolarisation, en laissant la place
mondialisation capitaliste, « le langage unique »,
devrait se traduire sur le plan militaire par une
puissance de feu capable de ramener à l’âge de pierre à
coups de bombes n’importe quel Etat qui gênerait la
suprématie états-unienne.
Au plan international, Etats-Unis tentent d’imposer au
monde une domination sans partage qui conjugue
vassalisation des autres Etats occidentaux et
asservissement des pays les plus faibles. Selon les
États-Unis, « un Etat n’est allié que s’il est soumis ». Et
comme les États-Unis, selon J. Nye, auraient du mal à
maitriser parfaitement le « soft power » que le
« hard power » qui est « la capacité à obtenir
ce que l’on désire en attirant l’autre au lieu de le
menacer ou le soudoyer ». Alors mieux vaut être
craint qu’aimé. Ce qui motive les dirigeants
états-uniens appartiennent au registre des objectifs
économiques et géostratégiques. Leur hégémonie combinait
les dimensions économique, politique, militaire et
idéologique, chacune d’entre elles pouvant jouer, à un
moment précis, un rôle plus important que les autres
pour maintenir leur hégémonie globale. Dans la période
actuelle, à l’unilatéralisme des décisions et à
l’affirmation brutale de la supériorité militaire
s’ajoute l’utilisation d’un discours pseudo-messianique.
Ainsi Bush déclara, le 20 septembre 2001 : « C’est ce
pays qui définira notre temps, et pas le contraire ».
Wilson, rejetant l’idée de l’intérêt national, déclarait
; « Cette époque […] réclame un nouvel ordre des
choses dans lequel les seules questions seront : Est-ce
bien ? Est-ce juste ? Est-ce dans l’intérêt de
l’humanité ? ». Si cela fait désormais partie du
patrimoine historique des Etats-Unis, « le Pearl
Harbor terroriste du 11 septembre », selon la
formule de P. RICHARDT, n’est pour rien, comme
l’explique Olivier Roy : « La nouvelle doctrine
américaine est un patchwork de décisions déjà prises
avant le 11 septembre. L’impact de la réaction
américaine au 11 septembre fut plus limités que le
discours ne l’a laissé entendre. Toutes les grandes
évolutions stratégiques qui sont aujourd’hui présentées
comme des conséquences du 11 septembre, à l’exception de
la compagne d’Afghanistan, étaient déjà à l’œuvre avant
cette date. »
Nonobstant les formulations déférentes et quelques
nuances dans l’application des orientations, les deux
grands partis (démocrates et républicains) inscrivent
leurs programmes dans un fond idéologique commun. Telle
est la culture politique dans laquelle travaillent les
hommes politiques américains. Lyndon Johnson expliquait
ainsi l’objectif des États-Unis en intervenant au
Vietnam : « Nous ne convoitons rien dans cette
région, nous n’y recherchons rien – aucun territoire,
aucune position militaire, aucune ambition politique».
La proclamation de G. Bush, en juin 2002, emprunte des
termes similaires : « L’Amérique n’a pas d’empire à
étendre ou d’utopie à établir ». Mais encore faut-il
identifier dans la rhétorique à l’œuvre les thèmes
récurrents d’une Amérique et une complexité dont les
racines plongent dans l’histoire et les fondements des
Etats-Unis : « l’anti-impérialisme à l’égard des
européens, qui se manifestera aussi par
l’anticolonialisme, s’accompagne pourtant chez les
américains d’un expansionnisme continu », en se
référant à Brezinski.
Bien que les parallèles historiques ne soient pas
toujours parfaits, la référence aux empires du passé ne
manque évidemment pas de pertinence, à condition de
tenir compte de deux déférences majeures qu’il faut
penser ensemble : d’une part, aucun empire du passé, si
puissant fut-il, n’a exercé sa domination au plan
mondial comme les Etats-Unis ; d’autre part, la
problématique de l’annexion a perdu de sa pertinence, la
puissance impériale des États-Unis procède de sa
capacité à maitriser un système économique mondial qui
s’accommode parfaitement du maintien, certes plus formel
que réel, les souverainetés politiques. Selon Michael
Parentin, « historiquement, le capitalisme américain
était bien moins intéressé par l’acquisition de
nouvelles colonies que par de nouvelles richesses,
préférant soustraire les trésors des autres pays sans se
soucier de posséder ou d’administrer ces pays eux-mêmes.
Sous le néo-impérialisme, la bannière étoilée reste dans
les armoires tandis que le dollar se balade partout,
souvent accompagné d’épée ». L’épée accompagne le
dollar. Parfois le dollar qui accompagne l’épée, quand
la puissance militaire crée des opportunités de nouveaux
investissements.
Empire vient du mot latin imperium qui désigne
l’autorité, la domination absolue. La force est au cœur
du phénomène. En quelque sorte, il figure la version
dure de l’hégémonie. Comme le rappelait J-B Duroselle :
« Aussi loin que nous remontions, nous trouvons des
empires. Le temps, les lieux leur imposent des
structures propres. Mais le phénomène est identique. La
conquête insatiable, la soumission de peuples à la
domination d’autres peuples, la force, l’élargissement,
l’imperium ». Barnet note que « les coûts pour
maintenir un privilège impérial excédent toujours les
gains ». Il en a déduit que des empires ne valent
tout simplement pas de tels dépenses et efforts. Bien
avant Barnet, la Round Table des responsables politiques
impérialistes britanniques voulaient nous faire croire
que l’empire n’était pas maintenu par l’intérêt : « D’un
point de vue strictement matérialiste, l’empire est un
fardeau plus qu’une source de profits ».
Z. Brezinski décrit cette nouvelle situation ainsi : «Rampant
avec le modèle usuel des empires du passé, structure
selon une hiérarchie pyramidale, ce système vaste et
complexe s’appuie sur un maillage planétaire au centre
duquel se tient l’Amérique. Son pouvoir s’exerce par le
dialogue, la négociation permanente et la recherche de
consensus formel, même si, en dernière analyse, la
décision émane d’une source unique : Washington, DC.
Telle est la règle ». L’ONU et les autres
institutions internationales sont de fait de nouvelles
pièces dans le mécanisme d’exploitation des Etats
satellites. Les autres puissances restent absentes, ou
font figure de « brillants seconds ». L’Europe continue
son déclin amorcé en 1918 et «fait difficilement
l’apprentissage de la coopération », d’après P.
Camus, PDG du groupe EADS. C’est pour cela que Kagan
ironisait « l’Europe n’a pas tenu sa promesse ».
La pax
Democratia et la fin de l’innocence
La paix, comme toujours et plus que
jamais, reste illusoire. La nouveauté est que l’idée de
la paix dépend surtout du progrès d’institutions
démocratiques reste, encore aujourd’hui, un des encrages
de la pensée américaine. Alexandre Hamilton, quant à
lui, contestait l’idée selon laquelle les Républiques
constituaient, par essence, une forme de gouvernement
plus pacifique que les autres : « Sparte, Athènes,
Rome et Carthage étaient des républiques. Deux d’entres
elles, étaient commerçantes. On les vit aussi souvent
engagées dans des guerres offensives et défensives que
les monarchies voisines […]. Dans le gouvernement de la
Grande-Bretagne, les représentants du peuple forment une
branche de la législature nationale. Le commerce depuis
des siècles, le but principal de ce pays. Peu de nation,
cependant, ont plus souvent fait la guerre». Au
antipode, pour Clinton : «Les
démocraties ne font pas la guerre ». Cela
reste une illusion pour deux raisons (1) la démocratie
est une idée, un principe. Ce qui existe, ce sont des
phénomènes, des processus, des cycles démocratiques ;
naissances, développement, approfondissement,
consolidations mais aussi régressions et faillite (2)
Toutedémocratie reste enracinée dans un Etat et
n’est pas légitime que si elle assume les intérêts de
cet Etat.
Un rapport sur l’utilité de la guerre intitulé La
paix indésirable établi par un groupe d’experts
américains en 1962, affirmant que tout le système
interétatique et étatique est fondé sur la guerre et « c’est
le système qui a, dans l’histoire, gouverné la plus
grande partie des sociétés humaines, comme il le fait
encore aujourd’hui ». Pis encore, « les systèmes
économiques, les philosophies politiques et le corps des
lois sont au service de la guerre et la prolongent, non
l’inverse ». Le même rapport soulignait que « la
priorité accordée, à l’intérieur d’une société, au
pouvoir virtuel de faire la guerre, sur les autres
éléments qui la caractérisent, n’est pas le résultat
d’une quelconque menace présumée exister à un moment
quelconque et venant des autres sociétés. Ceci serait le
contraire de la situation véritable : les menaces contre
l’intérêt national sont généralement crées ou
précipitées en vue de faciliter les besoins nouveaux du
système fondé sur la guerre ». A en croire aux
conclusions de ce rapport, le monde comme démocratie ou
comme dictature, «la paix est une situation normale
qui met fin aux revendications et définit un cadre
juridique permanent et la recherche de sécurité absolue
est utopique », parlant avec Kissinger.
J-J Roche a employé la formule « empire sans rival »
à propos des démocraties, imaginant que celles-ci
puissent exercer une hégémonie collective, une Pax
Democratia, qui selon lui « n’annonce …ni un
monde sans guerre, ni l’avènement du règne de loi
(mais)…tout au plus…la promesse d’un ordre à peine moins
imparfait que celui qu’il remplace et l’espoir d’un
avenir un peu plus pacifique, un peu plus juste et donc,
un peu plus stable ». Dans les empires de longue
durée, le moindre problème devient une question
intérieure, car le monde extérieure n’offre plus de
contrepoids. C’est ainsi que, selon Kissinger, « le
Congrès ne se contente pas de légiférer sur la tactique
à suivre en matière de relations internationales, il
cherche à imposer un code de bonne conduite à d’autres
Etats par une pléthore de sanctions » et que « leur
effet cumulé confère à la politique étrangère américaine
un caractère d’unilatéralité et, à cette occasion de
tyrannie. L’action législative tend à se résumer à une
formule de ce genre « c’est à prendre ou à laisser »,
équivalent opérationnel de l’ultimatum ».
En 1821, John Quincy, alors secrétaire d’Etat,
soutenait ; « Partout où le drapeau de la liberté et
de l’indépendance a été ou sera employé, se trouveront
le cœur de l’Amérique […] Mais […] elle ne prend les
armes que pour la défense des siennes. Elle sait fort
bien qu’en s’engageant une seule fois sous d’autres
bennières que les siennes […] elle s’engageait
irrémédiablement dans toutes les guerres d’intérêt et
d’intrigue, de cupidité, d’envie d’ambition
individuelles qui se parent des couleurs de la liberté
et usurpent ses drapeaux […] Elle pourrait devenir le
dictateur du monde. Elle ne serait plus maitresse de son
propre esprit ». Bien avant lui, c’était James
Madison écrivant à Thomas Jefferson en 1798 : « C’est
peut-être une vérité universelle que la perte de la
liberté soit le prix à payer chez soi pour se prémunir
contre un danger, réel ou fictif, venant de l’étranger ».
Dans son ouvrage Athènes, une démocratie, Robert
Cohen consacra un chapitre à l’impérialisme
démocratique, et concluait que la crise qui « éclata
soudain en 440 n'empêche qu’elle allait ruiner l'empire
et Athènes avec lui. Est-ce parce que les dépenses
qu'elle avait provoquées épuisèrent le trésor gardé par
la déesse Athéna? Non : les pertes d'argent furent vite
réparées. Est-ce parce que tant d'hommes périrent dans
cette aventure qu'Athènes en fut affaiblie pour de
longues années? Non : l'armée et la flotte d'Athènes
sont intactes. C'est parce qu'elle éclate aux yeux des
moins prévenus cette contradiction, sur laquelle repose
l'existence de l'Etat athénien depuis un quart de
siècle, entre le libéralisme de ses principes à
l'intérieur et despotisme de sa conduite à l'extérieur.
[…] ils ne voyaient qu'une chose : les uns ont déjà
perdu leur autonomie; d'autres craignaient de la perdre.
Tous avaient l'impression de faire les frais d'une
expérience qui leur semblait comporter pour eux plus de
risques quede profits. Ils désirèrent sa fin et
s'unirent dès qu'ils crurent pouvoir la hâter en
conjuguant leurs efforts ».
Le
stalinisme, stade suprême de la superpuissance
hors-la-loi.
Pour les conseillers de la
Maison-Blanche, l’enjeu derrière l’expansion de
l’archipel militaire planétaire ne se résume pas au
contrôle des ressources énergétiques et des matières
premières. Il s’agit de renforcer un « périmètre de
sécurité » : un échelon supérieur du système de défense
et de l’économie nationale, verrouillant les expansions
potentielles des rivaux. Le concept de « nouvelles
frontières », est désormais affirmé, les bases
militaires d’outre-mer se trouvent assimilées aux unités
de cavalerie, ces forces mobiles d’autrefois aux
avant-postes de la défense et de l’expansion
territoriale. Il ne s’agit plus de gains territoriaux,
aux sens classique, d’annexions, mais de contrôle
d’espace, d’extension, à terme universelle, de la zone
d’influence, d’imposition du libre marché, d’endiguement
et de sape des concurrents potentiels, au sein du même
modèle, et de tout système autre.
Dans le proche avenir, les États-Unis continuent à jouer
le rôle du Shérif qui reflète leur culture. Ou encore
« le gendarme du monde », ce qui parait une insulte à
aux gendarmes, dont le rôle est de respecter la loi, non
de la transgresser contrairement à l’oncle Sam, pour qui
le reste du monde doit dire « oncle » comme le
président Reagan l’avait exigé du Nicaragua
révolutionnaire. Les États-Unis sont prisonniers d’un
dilemme diplomatique et stratégique à l’échelle mondial
pour lequel il n’existe pas de solution satisfaisante.
Un dilemme que Georges Bernard shaw évoquait en ces
termes : « Il y a deux tragédies dans la vie. L’une
est de perdre le désir. L’autre est de l’acquérir. »
Bref, les motivations sont complexes : toujours encore
plus. La phrase de Robert Browning est explicative en ce
sujet : « L’homme doit vouloir plus qu’il ne peut
tenir. Sinon, à quoi bon avoir conçu le paradis ? ».
Mais le reste du monde n’est pas une masse morte et
selon R. Aron : « Par définition, les Etats
souverains tiennent comme ennemi le prétendant à
l’hégémonie, c’est-à-dire celui qui pourrait les priver
de leur autonomie, de leur capacité de prendre librement
leurs décisions ».
Les crainte de Bismarck ne sont pas sans fondement,
puisqu’il « craignait l’accroissement excessif des
forces du Reich. Que la force de son pays fut au service
de la justice et de l’ordre européen, c’était là, aux
yeux du chancelier de fer, la condition nécessaire de la
sécurité allemande, le moyen d’éviter la coalition de
rivaux, que les victoires de la Prusse ne devaient ni
humilier ni inquiéter ». Sur la même ligne de
longueur, Machiavel soutenait qu’un conquéreur ne garde
ses conquêtes qu’en se conduisant « de manière à
enrichir à la fois son pays et le pays qu’il a conquis
au lieu de les appauvrir ». Excès de puissance ou
déclin, sans rester fidele au bon sens et à la politique
du possible et tout en perpétuant une vision de la
guerre froide, l’Amérique aujourd’hui, selon Z. Laїdi,
veut « dominer le monde, sans se sentir d’obligation
vis-à-vis de celui-ci. Elle veut un monde à son image
sans avoir à être à l’image du monde. Elle veut
américaniser le monde sans mondialiser l’Amérique ».
La guerre préventive n’est qu’une partie du puzzle avec
conséquences : un déplacement de la préoccupation du
jus in bello (droit de la guerre) vers celle du
jus in bellum (droit à la guerre).
« Plus les canons sont nombreux, plus ils ont
tendance à tirer vite, tout seuls», cette expression
de Bismarck est révélatrice des propos du Président Bush
du 15 septembre 2001, comme quoi la guerre
anti-terroriste sera « sans champ de bataille ni
plage de débarquement ». Mais le but
grand-stratégique est-il sans doute de créer un foyer
durable d’insécurité contrôlée. Dans ce cas, c’est le
monde qui devient à la fois champ de bataille et plage
de débarquement. Le Commandant Ralph Peters ne peut être
plus clair sur ce spectre du monde extérieur qui hante
la nouvelle Amérique : « Nous entrons dans un nouveau
siècle américain, au cours duquel nous deviendrons plus
riches […] plus puissants. Nous exciteront des haines
sans précédent.Il n’y aura pas de paix. […] Le
rôle de facto des forces américaines sera de maintenir
le monde comme lieu sûr pour notre économie et un espace
ouvert à notre dynamisme culturel. Pour parvenir […]
nous ferons un bon paquet de massacres […] Nous sommes
en train de construire un bon système militaire […] pour
ces massacres ». Avec le même cynisme, général Zinni
énonçait, à la fin de l’intervention en Somalie de
1993 : « Je ne compte pas les corps, ça ne
m’intéresse pas ».
Depuis que la Maison-Blanche est occupée par des gens
qui pensent avec leurs fusils, la planète est devenue
moins sûre. Le monde s’adaptera également. Si Proudhon
voyait dans la guerre« une juridiction incorruptible,
sans magistrats, sans témoins, sans jury, sans
auditoire, dont les arrêts sont sans appel »,
Saint-Augustin, quant à lui, soutenait que « la paix
est normalement le but de la guerre. Au contraire, la
guerre n’est pas le but de la paix ». Autrement, la
seule guerre qui mérite d’être soutenue est celle que
Benjamin Franklin appelait « la meilleure guerre » :
celle qui n’est jamais menée. La sagesse de Sun Tsé
reste une référence en la matière : «N’oubliez jamais
que votre dessein, en faisant la guerre, doit être de
produire la paix de l’Etat et non d’y apporter la
désolation.Si tu uses du sabre pour régler un problème
politique, sache au moins que tu t’engages dans une
guerre longue et jamais gagnée». L’histoire de
l’Union soviétique a prouvé qu’il est impossible de
miser durablement et exclusivement sur la puissance
militaire. Pour faire simple, la célèbre remarque de
Bismarck fait toujours cas d’école : « Toutes les
puissances voyagent sur le fleuve du temps ; elles ne
peuvent ni le créer ni le diriger, mais elles
peuvent naviguer dessus avec plus au moins d’habileté et
d’expérience».