La diplomatie européenne à l’épreuve de la République
islamique d’Iran
par Tewfik HAMEL
Septembre 2007
L’horloge de la fin du monde a battu pendant près d’un
demi-siècle et la terre entière a retenu son souffle.
Mais depuis que l’Union soviétique n’est plus qu’un
souvenir brisé -encore une fois de plus la paix n’est
qu’une illusion- un mélange d’espoir, d’incertitude et
de déception coïncida avec une Amérique hissée au rang
d’hyperpuissance[1]dans
un monde, selon la formule de Thomas Schelling, d’unilatéralisme
incomplet et de multilatéralisme imparfait qui entraine
différents types de tensions et de combinaisons ou de
compromis entre les deux. Passant d’un statut de
solution à celui d’un problème, l’« Amérique est
atteinte d’un mal curieux et le monde est malade de
l’Amérique, car le monde ne peut plus vivre sans elle,
ni d’ailleurs contre elle, mais peut de moins en moins
vivre avec elle ».[2]
Parallèlement à cet état de fait, l’Europe se veut un
alliée et non alignée. Autrement, c’est « Ouest
contre Ouest »[3]et « les raisons de ce divorce sont profondes,
anciennes, et vont sans doute perdurer ».[4]
Laissant derrière elle le vieux système de l’équilibre
des forces, « l’Europe n’aspire nullement à
devenir un super-Etat, elle s’efforce à l’échelle
mondiale de se faire reconnaître comme un « super-Etat
de fait » auquel on conférait les attributs classiques
de la puissance ».[5]
Mais sans espace et sans temps spécifique, l’Europe
politique, qui s’est construite par voisinage et par
mémoire, serait sans stratégie.
« A l’aube du XXe siècle, rien n’aurait pu être plus
évident que la rapidité avec laquelle la guerre devenait
impossible », écrivait H. G. Wells en 1914.[6]
Plu tard, en 1928, Henry Ford déclara que « les gens
deviennent beaucoup trop intelligents pour que puisse
jamais se reproduire une grande guerre ». Quant à
l’un des dirigeants de la Société des nations, il
déclara : « Notre objectif, était de rendre la guerre
impossible, de la tuer, de l’anéantir. Pour y parvenir,
il nous fallait créer un système ».[7]
Hélas ! Par contre, c’est au
sein de l’UE que la paix par les armes a enfanté au
cours d’un accouchement long par césarienne un héritier,
un substitue : l’arme de la paix.
Cependant, si la nature des
relations établies entre les États membres de
l’Union constitue probablement son apport le plus
original à l’ordre international, c’est son action en
dehors d’Europe qui pourra lui valoir d’être considérée
comme un acteur des relations internationales.
L’UE, dont la création même repose sur la volonté
régulation et l’acceptation de compromis, se heurte,
d’une part, à la multiplicité et l’obstinée des Etats
qui la composent, d’autre part, à un monde extérieur où
elle voudrait jouer un rôle indépendant mais où elle
fait face à des rivalités et des menaces par rapport
auxquelles elle structurellement handicapée. Une
perception de la puissance qui procède directement de
leur parcours historique et, aujourd’hui, détermine leur
culture stratégique : l’importance accordée à la
négociation, à la diplomatie, aux liens commerciaux, la
supériorité du droit international sur l’usage de la
force, de la séduction sur la coercition, du
multilatéralisme sur l’unilatéralisme.
Une
diplomatie à son image
L’ère glaciale de la guerre froide
plaça l’Europe dans une dépendance stratégique vis-à-vis
des États-Unis. En revanche, « dans ce monde nouveau
de l'après-guerre froide, la sécurité n'est pas moindre
; elle est fragilisée : réveil des nationalismes, exode
des masses d'immigrants qui fuient le désespoir et la
famine, multiplication des conflits intra-étatiques,
terrorisme, éventuel recours aux armes nucléaires. La
menace n'est ni plus ni moins grande. Elle est mobile,
versatile, fragmentée, inattendue.»
[8] Par conséquent, Européens et
Américains se trouvent dans une situation beaucoup plus
égale vis-à-vis de la menace et du point de vue des
capacités de riposte, ce qui n’est pas le cas pendant la
guerre froide ; nul n’est épargné ainsi que les moyens
militaires ne suffisent pas. Pour les européens, tels
problèmes rendent les solutions nationales inefficaces,
ce qui suppose et exige des solutions dans un cadre
européen et renforcer encore plus la coopération entre
les pays et prendre leurs destin en main.
En 1955, lors d’une conférence préparatoire sur le
Marché commun à Messine, le délégué britannique déclara
aux architectes européens ceci : « Vous discutez d’un
traité qui ne sera jamais ratifié. S’il était ratifié,
il ne sera jamais appliqué. Et s’il était appliqué, il
sera irrecevable pour la Grande-Bretagne […]. Au revoir
et bon chance ».[9]
Si, cinquante-deux ans après,
cette déclaration définie toujours l’attitude
britannique, en occurrence, la dimension internationale
de l’Union européenne reste un sujet de débat surtout
après l’échec du traité constitutionnel. Bien qu’«
il n’y a pas de
politique étrangère qui vaille pour l’Union européenne
tout entière » et qu’en
dehors du domaine commercial, l’UE « balbutie,
trébuche et choisi l’inaction».[10]A contrario pour Bertrand Badie, « l’échec
flagrant des politiques européennes de défense intégrée
conduit peut-être à une aubaine. Faute de pouvoir
imposer la marque d’une puissance martiale redoutable,
le Vieux Continent s’insère différemment sur la scène
internationale : par ses vertus commerciales, par sa
promotion des droits de l’homme et de la démocratie, par
l’invention d’un mode nouveau d’intégration».[11]Par conséquent, l’Union a
développé une politique de coopération à géométrie
variable qui va de « partenariat privilégié » à une
« politique de voisinage » qui confère aux Etats
périphériques « tout sauf les institutions ».[12]
L’Iran, un laboratoire
pour la diplomatie européenne
Si d’après
Everts, l’ « essence » de l’Union européenne
consiste « avant tout à soumettre les relations
interétatiques à l’autorité de la loi », et
l’expérience européenne d’une gouvernance multilatérale
réussie a engendré, à son tour, le désir de convertir le
monde.[13]
Pour The Wall Street Journal, « il y a très
peu de justification pour appliquer ce modèle à
l’ensemble du monde».[14]
Toujours, dans le même sens, distinguant un « monde
postmoderne » régit par la loi, -l’Europe- et des « zones
modernes et prémodernes » -le reste du monde-,
Robert Cooper conclu : « Entre nous, nous observons
la loi mais, quand nous opérons dans la jungle, nous
devons aussi recourir aux lois de la jungle ».
[15]Poursuivant sa réflexion, dans un
autre article, il expliquait que « l’Union exerce un
attrait parce qu’elle est exclusive et se base sur la
coopération. Mais attention, il n’est pas dit que ce
genre de mécanisme soit capable de résoudre certains
types de crises, par exemple la crise iranienne ».[16]
Aux antipodes des États-Unis, l’UE fait le pari
que l’on peut négocier avec le régime iranien, car avant
tout représente des intérêts étatiques avant d’incarner
une option idéologique et estime que les contacts et les
discussions sont un moyen de fréquenter et de
transformer ce gouvernement au régime clérical : un
moyen de pousser en avant en attirant l’Iran dans un
filet de lois et d’institutions. Dans le droit fil de
cet objectif, « les
principes que nous avons mis en œuvre dans le cas
iranien – unité des Européens, respect de notre
partenaire et dialogue sans complaisance avec lui,
lucidité sur les enjeux, fermeté sur les objectifs
–doivent continuer à inspirer l’Europe et ses alliés
dans l’ensemble de la région ».[17]Des
principes qui reflète
une méthode qui a pour nom :
«Coopération, réciprocité et Pardon».[18]
C’est ainsi que l’UE a façonné une politique
d’engagement plutôt d’endiguement avec l’Iran, fondée
sur un « dialogue
critique »,[19]puis « global »[20]et sur la signature d’un « accord
de commerce et de coopération » (ACC).[21]En effet, La politique européenne à l’égard ce
pays est héritière de la diplomatie du ministre
allemand des affaires étrangères Hans Dietrich Genscher
sensiblement différente de celle de ses homologues
européens.
Orphelin d’un cadre institutionnel qui lui fait défaut,
fruit de volonté politique et soumis aux aléas et enjeux
politiques, ce
dialogue établit une
stratégie de dialogue qui pose les principe d’une
coopération et concertation
continue et cohérente avec l’Iran dans le but
d’inviter ce dernier a un comportement constructif et
traiter les thèmes
qui préoccupent l’UE et la communauté
internationale.L’ACC
[22]devant
être complété par d’autres instruments sur le dialogue
politique - une clause sur les droits de l’homme doit
faire partie de l’Accord-[23]et sur la lutte
antiterroriste.[24]L’UE a
souligné son approche globale envers l’ACC, qui ne peut
être dissociée des progrès dans les domaines du dialogue
politique et de l’action antiterroriste, et dont toutes
les dispositions entreront en vigueur ensemble.
L’objectif était d’assurer l’irréversibilité des progrès
iraniens et une démocratisation qui implique la
consolidation de l’Etat de doit.
L’Iran,
entre opportunités et menaces
L’Iran grande nation, trop importante
stratégiquement pour être ignorée ou isolée.
Une situation géopolitique qualifiée d’« empire
de milieu ».
L’Iran se situe à l’intersection de plusieurs mondes
(Arabe, turc, indien, russe),
[25] au point de rencontre de
plusieurs espaces (Moyen-Orient, Caucase, Asie centrale,
sous-continent indien, zone de la Golfe Persique), entre
trois mers (Caspienne, Golfe Persique, mer d’Oman), non
loin de l’Europe et à la porte de l’Asie centrale.
L’élément central dans cette appréciation : l’Iran est
le seul pays faisant la jonction entre deux bassins
pétroliers et gaziers les plus important du monde, ceux
du la Golfe Persique et de la Caspienne.[26]
Cela dit, L’Iran est appelé à jouer un rôle
vital–décisif, en certaines circonstances- dans le Golfe
et au sein du monde islamique. Une Europe avisée n’a pas
besoin qu’on lui explique combien il est souhaitable
d’améliorer ses relations avec ce pays, surtout que,
comme l’explique Mohammad-Reza Djalili, « l’évolution
politique d’un pays stratégiquement important comme
l’Iran, situé dans zone sensible et sous tension
permanente, aura nécessairement des conséquences au
niveau régional et global. Que ce pays s’investisse dans
un processus d’apaisement intérieur et extérieur ou, au
contraire, s’engage sur la voie du durcissement et de la
confrontation, la donne géopolitique d’une partie de la
planète s’en trouvera considérablement modifiée ».
Par conséquent, l’occident voit en lui un partenaire
incontournable mais son histoire a emprunté des chemins
qui en feront un allié difficile. Entre opportunités et
menaces, c’est de son évolution future positive que
découlent les opportunités.
L’Union n’a pas officiellement vocation à se substituer
au Etats et se doit respecter les choix énergétiques de
ses membres. Les aspects géostratégiques de la politique
énergétique extérieure de l’Europe, à ce jour, relève
toujours de la souveraineté nationale. Devant une
dépendance énergétique et un « pétrole […] source
d’énergie inépuisable qui va se faire de plus en plus
rare »,[27]
L’Iran, un important producteur de pétrole et de gaz,
occupe une place stratégique et est un acteur régional
majeur tant dans le Golfe qu’en mer Caspienne, à ce
stade de la construction européenne l’enjeu pour l’Union
est la stabilisation de l’Iran, d’assurer
l’approvisionnement énergétique, germe –pourquoi pas-
d’une politique énergétique commune.
L’UE est le plus important
partenaire commercial de l’Iran, elle représente près de
40% de ses importations et 36% de ses exportations.[28]Si l’UE veut profiter des
occasions d’investir davantage les marchés iraniens non
encore saturés et d’injecter des capitaux dans
l’économie en pleine expansion de ce pays, elle doit
intensifier la coopération avec l’Iran et, surtout,
encourager toutes les tendances vers la libéralisation.
La politique européenne d’ « engagement sous
condition » avec l’Iran, a permet aux russes
d’occuper seuls le marché nucléaire et de défense
iranien, alors qu’ils ont une meilleure technologie. Si
Européens et Russes sont enclins à bénéficier de
l’absence des États-Unis et à promouvoir leurs propres
intérêts commerciaux, qui, à long terme, pourraient
entrer en collision dans un marché de plus en plus
prometteur, surtout pour leurs industries pétrolières,
automobiles, de défenses et nucléaires.
Seul Etat notable à ne pas être sous la coupe
américaine. Il est, par conséquent, potentiellement
susceptible d’offrir à une Europe à la recherche de
statut de superpuissance, un point d’ancrage
moyen-oriental comme le souhaite Prodi que «l’on
entende notre voix, que l’on tienne compte de nos
actions ».[29]En occurrence, l’Europe-Puissance en devenir ne
peut, en effet, se passer, dans cette partie du monde,
-zone instable et convoitée, sous influences multiples-
d’une présence tangible voire d’un relais ou mieux
encore d’une tête de pont. L’Iran, en cas d’évolution
positive du régime en place, pourrait remplir ce rôle.
Enfin, concrétiser l’ambition de l’Union de devenir un
acteur capital dans le processus de paix au Moyen-Orient
et un agent stabilisateur pour la région dans son
ensemble, un stimulant pour une politique européenne
commune moyen-orientale que la perspective de l’adhésion
de la Turquie en rendra nécessaire et plausible.
L'UE voit en l'Iran un acteur
régional majeur, surtout dans la région du Moyen-Orient,
mais aussi en Asie centrale et a envisagé d’entamer un
dialogue avec l’Iran sur des questions de portée
internationale telles que le terrorisme, les armes de
destruction massive et le trafic de drogue. L’ACC vise
plus précisément à conclure un accord commercial
contractuel non préférentiel régissant les échanges
entre l’Iran et l’UE, et à promouvoir
une coopération plus étroite sur des questions d’intérêt
mutuel comme l’énergie, les transports, l’environnement,
les réfugiés et la lutte contre le trafic de
stupéfiants. De
plus, en établissant un lien entre les progrès de l’ACC
et ceux du dialogue politique, l’UE
s’emploie à faire la preuve de son soutien aux réformes
et à utiliser les négociations sur l’ACC comme un levier
pour promouvoir la totalité de ses intérêts vis-à-vis de
l’Iran. Toutefois, le différent nucléaire a ouvert une
période de tension et paralysa ce dialogue. La
prévention d’une crise ouverte représente des
opportunités pour l’UE.
La crise nucléaire, un test pour la diplomatie européenne
Disposant d’atouts pour négocier avec les iraniens, l’UE
a vu le cas iranien une opportunité de jouer un rôle
dans la gestion d’une crise de prolifération. Selon
Villepin, « l’effort engagé par les Européens doit
s’inscrire dans la durée. Car notre initiative dépasse
le seul cas iranien ».
L’UE a développé une stratégie plus ou moins cohérente
en matière de sécurité et une approche commune sur la
non-prolifération des armes de destruction massive (ADM).
En la matière, deux documents-clés ont été adoptés : la
Stratégie de sécurité européenne[30]
et la stratégie contre les ADM.[31]
L’affaire iranienne présentée comme «l’illustration
de ce que peuvent les Européens, quant ils sont capables
d’évaluer eux-mêmes les menaces, de définir les réponses
et de les mettre en œuvre »,
[32]
arrivait au bon moment pour l’Europe.[33]
D’où son implication, à partir de juillet 2003,
de façon active, en maniant, à la fois, le bâton et la
carotte, qui a abouti à la « déclaration
de Téhéran»
à l’ « accord
de Paris ». Le problème n’a été que repoussé
à plus tard. Mais, s’interroge-il, n’est-ce pas le
propre de la diplomatie de repousser les problèmes,
quitte a le faire indéfiniment pour qu’ils ne se posent
en définitive jamais ?
Si la politique étrangère européenne « représente un
système d’interactions entre trois sous-systèmes
respectivement composés de la politique
étrangère communautaire, de la politique
étrangère de l’UE (la PESC) et des politiques étrangères
des Etats membres ».[34]
Cela dit, l’effectivité de l’action l’Union ne saurait
se passer, en pratique des ressources politiques
symboliques offertes par les Etats membres. Cependant,
en Europe, « les acteurs géostratégiques clés sont la
France et l’Allemagne. Tous deux sont mus par une vision
de l’Europe unie […] s’efforcent […] de modifier de
statu quo ».
[35]Si la Grande Bretagne, de fait de
ses relations avec les États-Unis, est un « acteur
géostratégique à la retraite », « les autres
Etats européens moyens […], la plupart, adopte une
politique de suivisme ».[36]
Dans le cas iranien, le processus de la négociation
nucléaire relève de la diplomatie des trois
nations-cadres de l’UE -la France, l’Allemagne et la
Grande-Bretagne - dans un cadre presque parallèle à
celui de l’UE et selon des stratégies et modes
opératoires restés également nationaux. En effet, un
réel partage des rôles s’est progressivement imposé, et
si, les volets commerciaux sont laissés à la compétence
des instances communautaires, ce sont en fait les
nations-cadres, qui assumèrent le volet stratégique et
politique du processus de coopération avec l’Iran. Par
conséquent, cela a mis en lumière les dysfonctionnements
et les insuffisances de la Politique étrangère et de
sécurité commune d’une Europe à vingt sept.
[37]
L’ambigüité de la politique américaine
Les négociations de la troïka européenne avec l’Iran
étaient un véritable casse-tête diplomatique et
rappellent bien une conversation de deux personnes
parlant deux langues différentes et ne comprennent pas,
par conséquent, de quoi il s’agit au juste. A
l’ambigüité de politique iranienne, s’ajoutaient celle
Washington et son rôle non constructif dans le dossier.
Aux États-Unis, les experts sont unanimes que Washington
n’a tout simplement pas de politique iranienne. Selon
certains diplomates américains, l’initiative
diplomatique européenne a été pour Washington une
manière d’externaliser sa politique. Les européens
agissent parce que les américains ne peuvent pas.
Ceux-ci peuvent se tenir à l’écart de l’initiative,
critiquer un accord qu’ils jugent insuffisant, cela ne
fait pas une politique. C’est facile de diaboliser
l’approche européenne sans proposer d’alternative
concrète.
La réussite de la démarche européenne donne un coup dur
à la « nation indispensable » et à l’approche
américaine. Mais si les iraniens ne renoncent pas, ce
serait une nouvelle preuve de la faillite du système
multilatéral. De fait, l’attitude des américains
consiste en ceci : « Vous ne pouvez
pas discuter seuls avec les iraniens ».
Mais cela, n’est qu’une manifestation de surface de
divergences plus profondes. Si « l’unité de
l’Europe ne crée pas un nouveau genre de grande
puissance ; c’est une méthode d’introduction d’un
changement en Europe, et par conséquent, dans le monde ».[38]
Ce qui fait que la transmission du miracle européen au
reste du monde est devenue la nouvelle mission
civilisatrice du vieux continent. Le modèle européen
n’est pas exportable tel quel. Mais la méthode et
l’objectif le sont sans aucun doute. De facto,
l’approche américaine constitue une véritable menace
pour ce nouveau message.
La diplomatie européenne entre alignement et affirmation
Entre « rivalité économique et alliance stratégique »
ou/et « rivalité dans d’une alliance », Américains et
Européens jugent inacceptable l’entrée de l’Iran dans
le club nucléaire et visent à éviter l’accession d’un
pole de puissance, impliqué dans le conflit israélien,
capable de rééquilibrer un rapport de force régional en
sa faveur et entraverait l’accès occidental à la région
et pourrait encourager les forces antioccidentales.
D’où l’ambiguïté fondamentale de la stratégie de
coopération des pays de l’UE avec l’Iran qui s’inscrit
non dans un processus bilatéral mais prend en compte
comme régulateur radical des options possibles, les
exigences américaines. Si la démocratisation de l’Iran
est un objectif de l’Union derrière le dialogue avec
Téhéran, on peut illustrer de
jeu de diplomatie tactique de la déclaration du
ministre Affaires étrangères
britanniques J. Straw : « Que
le changement en Iran ne vienne pas de l’extérieur ».[39]De l’équation : « comment faire sentir à
l’Iran la réalité de l’inquiétude sur son programme
nucléaire sans entrer dans la politique américaine qui
veut faire passer le contentieux nucléaire comme élément
additionnel de pressions externes contre le régime des
Mollahs », découle la difficulté de la stratégie
européenne.
H. Kissinger, pour qui « le début de la sagesse dans
les affaires humaines et dans les affaires
internationales c’est de savoir où s’arrêter »,
aborde les problèmes mondiaux d’une façon historiciste
et relativiste ; il faut examiner les événements dans un
contexte élargi, et les mettre en rapport les uns avec
les autres, la recherche d’une sécurité absolue est
utopique tout ce qu’on peut espérer atteindre est une
sécurité relative : à partir d’un équilibre raisonnable
des forces et il faut être prêt à marchander.[40]Autrement, passer la situation sous la loupe, peser les
gains et les couts, redéfinir un cadre de dialogue est
une option réaliste vu contexte actuel des choses. Un
cadre qui aura pour but : le maintenir l’Iran dans le
cadre du TNP sous le contrôle de l’AIEA ; pousser le
régime vers plus de reformes démocratiques tout en
s’efforçant d’intégrer l’ensemble de la population
iranienne ;[41]
mettre en place une sorte de marchandage qui se limite à
ceci « l’énergie pour la démocratie ». D’ailleurs
plusieurs éléments en viennent soutenir cette solution,
un mal nécessaire :
1) Si la question de suspension des activités nucléaires
n’est pas de mise, en position de force pour autant
l’Iran n’a pas claqué la porte de dialogue d’autant plus
que la bombe n’est pas pour demain[42]et
que l’AIEA n’a enregistré aucune violation flagrante à
ce jour.
2) D’autant plus que la doctrine américaine a déjà fait
ses éprouves et que « l’hégémonie est source
d’instabilité : plus la puissance se montre et plus elle
mobilise contre elle ».[43]
3) L’UE suscite l’admiration de la part du monde[44]
-les iraniens ne cessent pas de les solliciter-, par
corrélation « la légitimité confère autant de pouvoir
que la force ».[45]
Dès lors que l’Europe à la fois ne peut pas devenir une
grandes puissance -pour des raisons structurelles- et ne
veut pas qu’on lui dicte sa conduite, son seul choix
possible, complexe, long mais plus productif, pour
s’affirmer reste la « puissance par la norme »,
[46]travaillant à discipliner et
socialiser les rapports internationaux par la force du
droit, de commerce et de la coopération. Aujourd’hui à
vingt sept, « le nombre est source à la fois de
puissance et de légitimité et, dans un monde libéral
moderne, cette légitimité peut sévir de substitut à
d’autres types de pouvoir».[47]
Déjà une puissance économique, le cas iranien sera
décisif. Réussir le pari, au-delà des opportunités,
c’est affirmer une l’Europe capable de jouer un rôle en
matière de prolifération et dans les crises de dimension
internationales, et non pas seulement pour apporter de
l’argent. Un engagement européen ferme, uni mais juste
infléchirais la « position iranienne »[48]
et peut-être même celle des Américains. Leur
intransigeance sur le dossier nucléaire ne les empêche
pas de négocier avec les iraniens sur l’Irak.
[1] « Jamais, depuis
l’époque de Rome et de Carthage, il n’y eu une
telle polarisation du pouvoir sur terre ».
C’est en ces termes qu’en 1974, le président
américain dramatisait et dressait un tableau
apocalyptique de l’expansion soviétique. Sauf
qu’aujourd’hui ce tableau s’applique
parfaitement aux États-Unis.
[2] Ghassan Salamé Cité in
« Europe puissance tranquille », sous la
direction Bernard ADAM, Complexe, Bruxelles,
2006, 14.
[3] En référence à André
Glucksmann, Ouest contre l’Ouest, Paris, Plon,
2003.
[4] Robert Kagan, La puissance
et la faiblesse, les Etats-Unis et l’Europe dans
le nouvel ordre mondial, Plon, Paris, 2003, p.
11.
[5] Zaki LAIDI, La norme
sans la force, l’énigme de la puissance
européenne, Presses de Sciences Po, Paris,
2005, p. 10.
[6] Alvin & Heidi, Guerre et
contre-guerre, Fayard, Paris, 1994, p. 26.
[7] Edvard
Benes Cité in E. H. Carr, The Twenty Years
Crisis, 1919-1939, Londres, 1948, p. 30.
[8] Maurice Vaisse, Les
relations internationales depuis 1945, Armand
Colin, p. 229.
[9] Roy Denman cité in
Zbigniew Brezinski, Le grand Echiquier, Hachette
Littérature, Parsi, 1997, p. 71.
[10] Duroselle J-B & A. Kaspi
cité in Petiteville Franck, La politique
internationale de l’Union européenne, Paris,
Presses de Sciences Po, novembre 2006, p. 13-14.
[11] « Europe puissance
tranquille », op.cit, p. 13.
[12] Romano Prodi cité in
Christian Lequesne, « La France et
l’élargissement de l’Union européenne »,
Questions internationales, n° 25, 2007, p.
84-89.
[13] Robert Kakan, La
puissance et la faiblesse, op.cit, p. 98.
[14]«The
World’s Regulator », The Wall Street Journal, 31
mais-2 avril 2006. Cite in Pierre Hassner,
L’Union européenne face à la multipolarité et au
multilatéralisme, Esprit, mai 2007, pp. 54-68.
[15] Robert Kakan, La
puissance et la faiblesse, op.cit, p. 119.
[17] Dominique de Villepin,
« Les Européens, l’Iran et l’enjeu nucléaire »,
Le Figaro, 23 octobre 2003.
[18] Dans les années 80, le
mathématicien-psychologue américain, à défini
une théorie d’une stratégie dans une
confrontation avec des règles aussi simples :
toujours coopérer à priori, poursuivre la
coopération si elle est partagée par l’autre
partie et la nécessité d’une réaction immédiate
à l’image du niveau d’agression, et enfin,
éviter toute escalade irréversible par la
capacité de remettre les pendules à l’heure en
proposant de nouveau, de nouvelles règles et
formes de coopération.
[19]L’ouverture du dialogue
critique avec l’Iran est décédée au Conseil
européen d’Édimbourg de décembre1992.
[20] Conseil affaires
générales de l’UE, déclaration de l’UE :
conclusions sur l’Iran, Bruxelles, 8 et 9 juin
1998.
[21] Conclusions du Conseil
affaires générales et relations extérieures sur
l’Iran, Bruxelles, 17 juin 2002.
[22] ACC conclu par la
Commission dans le cadre du premier pilier.
[23] Accord de dialogue
politique conduit par le Conseil conformément à
l’article 24 du traité de l’UE dans du 2e
pilier.
[24] Une clause sur le
terrorisme négociée selon les procédures de
l’article 36 du TUE, un domaine faisant partie
du 3e pilier.
[25] Mohammad-Reza Djalili,
“Le paradoxe iranien” dans Enjeu politiques
et diplomatiques 2005 sous la direction de
Pascal Chaigneau, Economica, Paris, 2005, p.
152.
[27] Cité par D. Villepin in
Nouvel Observateur, 29 septembre 2006.
[28] Se sont la France et
l’Allemagne qui dominent le marché iranien. Les
autres pays de l’Union ne représentent ensemble
qu’un peu plus de 10 %.
[29] Discours de Romano Prodi
à l’Institut d’études politiques de Paris, 29
mai 2001.
[30] Le projet de texte fut
présenté en juin 2003 puis adopté avec de
légères modifications en décembre suivant.
« Une Europe sûre dans un monde meilleur »,
Bruxelles, 12 décembre 2003.
[31] « Stratégie de l’UE la
prolifération contre les armes de destruction
massive », Bruxelles, 12 décembre 2003.
[33]La diplomatie
européenne n’a pas été très productive dans les
grandes crises de l’après-guerre froide. Elle
n’existe pas réellement au moment de la première
guerre contre l’Irak (1990-1991) ; son absence –
ou son inconsistance– à l’époque des guerres de
l’ex-Yougoslavie (1991-1995) et au Kosovo
(1999). Plus grave encore, elle est divisée, et
forcément inopérante, lors de la seconde guerre
contre l’Irak (2003).
[34] Cité par Brian WHITE, in
Petiteville Franck, op.cit, p. 199.
[37]En décembre de Conseil a
approuvé un « Document de réflexion » qui porte
sur le contrôle et le renforcement de
l’application cohérente de la stratégie de l’UE
contre la prolifération des ADM à l’aide d’un
centre de surveillance des AMD. Le but du
document est d’établir une méthode de travail
reposant sur la coopération, qui permet au
secrétariat général du Conseil, aux services de
la Commission et Etats membres de collaborer
efficacement dans la lutte contre la
prolifération nucléaire. Voir « Document de
réflexion », Bruxelles, 12 décembre 2006.
[38] Jean Monnet cité in
« Europe puissance tranquille », sous la
direction de Bernard ADAM, Complexe, Bruxelles,
2006, p. 48.
[39]En mai 2003, une étude de
Carnegie Endowment for International Peace a
relevé que depuis 1900, sur deux cents
interventions armées des États-Unis, seize
seulement ont débouché sur la reconstruction
d’un Etat. De ces seize interventions, deuze ont
été menées unilatéralement. De ces deuze pays,
aucun n’était encore une démocratie dix ans plus
trad.
[40] Paul Kennedy, Naissance
et déclin des grandes puissances, Economica,
1988, p. 457.
[41] En tout cas, la question
du la survie du régime n’est qu’une question de
temps. Voir Olivier Roy, L’échec de l’Islam
Politique, Paris, 1992.
[42] Voir Bruno Tertrais,
« L’Iran : la bombe fin 2008 ? », Notes de la
FRS, 15 mars 2006.
[43] Bertrand Badie cité in
« Europe puissance tranquille », op.cit, 13.
[44] Des statistiques de
l’Institut Globe Scan indiquent que de
nombreuses paries de monde se réjouiraient de
voir un accroissement du pouvoir et l’influence
de l’UE par rapport aux États-Unis. Parmi ces
pays figuraient les États-Unis L’explication
tient au fait que l’Europe manque de pouvoir –ce
qui en fait une puissance non gênante- et aussi
a son image d’acteur non menaçant, et capable
d’apporter de l’argent.
[45] Robert Cooper, cité in
Robert Kagan, Le revers de puissance, Plon,
Paris, 2004, 38.
[47] Robert Kagan, Le revers
de la puissance, op.cit, p.39.
[48] Se reporter à Chubin
Shahram, « Modifier la politique nucléaire de
l’Iran plutôt que provoquer un changement de
régime », Le Temps, 18 juin 2003 et
« Nucléaire : la majorité des iraniens désirent
être les citoyens d’un pays respecté, et pas
d’un Etat voyou », Le Temps, 1 février
2005.