L’avenir du programme nucléaire iranien, l’Iran nucléaire ; une fatalité ?
Perspectives et scénarios.

par Tewfik HAMEL
Septembre 2007

Désormais, depuis le 9 mars 2006, le Conseil de sécurité de l’ONU s’est officiellement saisi du dossier nucléaire iranien ouvrant la voix à toutes les possibilités. La perspective sur le programme nucléaire iranien est trouble, car plusieurs inconnus existent : nous ne savons pas à quel point le programme nucléaire iranien est autosuffisant et, plus spécifiquement, si des installations clandestines existent parallèlement aux sites déclarés. De même, quelle est la réalité des intentions américaines? Néanmoins, il serait malhonnête d’oublier que depuis Morgenthau, « les principales approches théoriques qui ont forgé la discipline des relations internationales ont toutes vu dans l’anticipation du futur l’un des objectifs poursuivis ».[1] Dans cet esprit, nous allons proposer quelques hypothèses à la lumière des facteurs qui interagissent et déterminent les rapports de force sur le terrain, de même que nous examinons chaque option ainsi que leurs avantages et inconvénients.

L’évolution du programme nucléaire iranien dépend des États-Unis et de ses décisions dans les mois à venir. Même si d’autres acteurs, la Russie, l’Europe, la Chine, l’ONU ou des évènements – la situation en Irak, la capacité à détruire le parc nucléaire iranien, le prix de ces éventuelles destructions si celles-ci auront lieu, l’évolution intérieure du régime iranien et la perception par celui-ci de la politique américaine au Moyen-Orient, la perception israélienne de l’évolution du programme nucléaire[2] - peuvent influencer la décision des Etats-Unis. Le pays hégémonique a suffisamment de moyens pour imposer la décision qui lui semble convenable. Toutes les options lui sont ouvertes : du bombardement des installations iraniennes à la tentative de changement de régime, jusqu'à l’acceptation de la souveraineté de l’Iran sur son cycle de combustion. Toutefois, ce qui suit se veut une spéculation, non une perspective historique ou une prophétie. 

1. Le veto américain : trois scénarios

Dans cette équation à plusieurs inconnus, le pire comme le meilleur demeurent probables à l'avenir. Cependant, les États-Unis pourraient maintenir leur objection à l’industrie nucléaire iranienne et intervenir pour l’arrêter. Trois options sont possibles pour atteindre ce but : intervenir sur les fournisseurs et partenaires de l’Iran, en particulier la Russie, tenter de changer le régime actuel pour privilégier un autre régime plus proche des souhaits américains, ou attaquer les installations nucléaires iraniennes.

1.1. La pression sur les partenaires de la république islamique d’Iran

« Nous n’accepterons pas, si tant est que pareille chose puisse advenir, que la Russie devienne une réplique des États-Unis ou de la Grande Bretagne, par exemple […] pour les Russes, un État puissant n’est pas une anomalie dont il faut se débarrasser. Ils voient bien au contraire un garant de l’ordre, en même temps que l’initiateur et le moteur de tout changement ». Vladimir Poutine.

Outre leurs relations politiques et de sécurité, Téhéran et New Delhi ont renforcé leur coopération économique depuis le début de la décennie. Le cœur de l’Inde balance entre Washington et Téhéran mais penche de plus en plus du coté des États-Unis qui lui ont offert un partenariat stratégique, en contrepartie d’un soutien de l’Inde à la politique iranienne de l’occident.[3] Cependant, « Nous avons besoin de 100 millions de mètres cubes de gaz par jour: les États-Unis pourront-ils nous les fournir ? », déclarait le ministre Indien des hydrocarbures.[4] Pour le quotidien indien « The Pioncer », l’Inde a voté contre l’Iran, mais l’opinion publique reste divisée. New Delhi doit d’abord penser à ménager son allié israélien, férocement attaqué par le président Ahmadinejad, pour demeurer dans la bonne grâce de l’ami américain. Ensuite, l’Inde est entourée de puissances musulmanes Sunnites comme le Pakistan et le Bengladesh, elles-mêmes opposées à un Iran nucléaire. La gauche, au contraire, critique l’alignement systématique du l’Inde sur la position de Washington dans cette affaire comme dans d’autres.[5]

Manque de volonté ou incapacité, le régime chinois s'oppose à l'arrestation du transfert de technologies sensible vers l’Iran. Les États-Unis ont été amenés à sanctionner à plusieurs reprises des firmes chinoises. En janvier 2005 sept firmes chinoises ont été sanctionnées pour avoir vendu des technologies nucléaires à Téhéran. Quoi qu’il en soit et malgré les pressions américaines et les mesures prises par la Chine, l’Iran a réussi jusqu’à présent à maintenir des relations de proximité avec certains fournisseurs chinois. Il continue ainsi de bénéficier – peut-être à l’encontre du souhait de Pékin- de transferts de technologies.

La poursuite de ces relations entre la Chine et l’Iran s’explique en grande partie par des intérêts économiques des sociétés chinoises privatisées. Cependant, le doute subsiste dans l’esprit de nombreux observateurs quant aux intentions et arrière-pensées de Pékin, en raison du fait que certaines sociétés restent tout de même proches du régime chinois et qu’en outre Pékin ne semble pas avoir été très pressée de prendre des mesures pour arrêter ce type d’activités. En revanche, une protection diplomatique a été offerte par Pékin à Téhéran, qui s’explique en partie par le souci chinois de protéger ses intérêts énergétiques avec l’Iran et de tirer des bénéfices supplémentaires en ce domaine. Vu de l’Iran, le soutien chinois a élargi la marge de manœuvre de Téhéran et compliqué les efforts des négociateurs européens.

Pendant que la troïka européenne tentait durant l’année 2003 d’obtenir un accord sur le nucléaire, Téhéran négociait par ailleurs une alliance stratégique de poids. Le 28 octobre 2004, Pékin et Téhéran signaient un accord prévoyant que la Chine achète 250 millions de tonnes de gaz sur une période de 30 ans. L’Iran s’engagerait à exporter vers la Chine 150.000 b/j pendant 25 ans au prix du marché. La valeur de ce contrat a été évaluée entre 70 et 100 milliards de dollars. Subitement la Chine est appelée à terme de devenir le premier client de l’Iran.[6] Ces investissements chinois dans le secteur des hydrocarbures iraniens, s’ils se matérialisent, pourraient avoir pour conséquence d’affaiblir la politique de sanctions économiques menée par Washington à l’encontre de Téhéran.

Les intérêts de Pékin et de Téhéran deviennent ainsi complémentaires. Cette communauté d’intérêts s’est traduite à travers l’accession de l’Iran au statut d’observateur à l’OCS, club régional qui permettait à la Chine de garder un œil sur l’Asie centrale et ses ressources énergétiques.[7]Or, la QDR 2006 considère l’Asie centrale comme l’un des « nouveaux carrefours géostratégique où les États-Unis cherchent à façonner non seulement les choix des pays de ces régions, mais les choix des pays en dehors de ces ragions qui y ont des intérêts ou des intentions ».[8]

Le 28 avril 2005, G Bush avait déclaré : « Les Russes comprennent ce que comprennent les États-Unis […]. Nous ne pouvons pas faire confiance aux Iraniens […] on ne peut les autoriser à enrichir l’uranium ». Au lendemain de cette déclaration, l’ex-président Rafsandjani, lui a répondu que « l’Iran enrichira l’uranium à n’importe quel prix, mon pays est totalement résolu à disposer de tous les secteurs de la technologie nucléaire, y compris en ce qui concerne l’enrichissement de l’uranium ».[9] Un tel contexte illustre aussi l’embarras des Russes coincés entre leurs intérêts financiers, leurs craintes d’une arme nucléaire iranienne et leur humiliation de voir Washington surgir sur la caspienne, compromettant, à deux pas de l’Oural, la défense aérienne du pays, concurrençant son approvisionnement énergétique en Asie centrale et, dérangeant, du Daghestan à l’Ossétie, la pacification en cours de ce qui lui reste du Caucase[10]

A partir de 1995, les gouvernements américains successifs ont initié une campagne contre la coopération nucléaire de la Russie avec l’Iran. Les réactions de l’élite politique russe face à la pression américaine pouvaient être divisées en trois grandes écoles de pensées :

[1] La première considère que la politique américaine est étroitement motivée par la tentative d’éjecter la Russie du marché lucratif de l’énergie. Cette école de pensée continue de guider la majorité de l’élite russe dans l’attitude à adopter vis-à-vis de la question iranienne, y compris Poutine lui-même. Cette école accuse Washington de vouloir s’approprier le futur marché nucléaire iranien, lorsque les deux États auront normalisé leurs relations.
[2] Pour le second groupe, les vraies racines de la politique des États-Unis vis-à-vis de l’Iran se trouvaient dans l’influence exercée par le lobby israélien à Washington. Pour eux la première préoccupation de Washington trouve son origine en Israël. Le même constat vaut pour ses sources de renseignements; cela dit, les services américains pouvaient être mis en doute.
[3] Le troisième groupe pensait que les États-Unis se servaient de la carte iranienne comme d’un atout, pour d’autres intérêts, dans leur dialogue avec Moscou.

Il est vrai que sur une initiative de Congrès, Washington conditionna son aide financière à la Russie à la renonciation par Moscou du contrat de Boushehr. Le secrétaire d’État Américain, Warren Christopher, parla en 1995 du lien entre le renoncement au contrat russo-iranien et la participation de la Russie aux rencontres du G-7 et de sa transformation, plus tard, en G-8. Lors de plusieurs discussions, des officiers Américains ont même suggéré de lier le projet de Boushehr aux négociations sur le traité ABM. Certaines voix russes ont adopté une rhétorique similaire. Par exemple, Vladimir Loukine, ancien ambassadeur Russe à Washington et ancien président du comité des affaires étrangères de la Douma, a décrit la logique derrière la décision de la Russie, dans les termes suivants : « Notre contrat avec l’Iran vaut un milliard de dollars. Si les États-Unis sont prêts à nous indemniser de ce montant, c’est une chose. Dans le cas contraire, considérant que l’aide financière accordée par les États-Unis à la Russie est bien plus faible que le contrat russo-iranien, il n’y a […] plus rien à ajouter ».[11]

Ainsi, les Russes s’interrogent : un pays à dimension d’empire qui, hier encore, faisait trembler le monde, peut-il s’accommoder du statut dégradé de puissance moyenne ? La nostalgie impériale ne tarde pas à se manifester. Dans telles conditions, il semble difficile que les Russes acceptent de se faire acheter par les États-Unis pour sortir de ce contrat et n’a pas été encore démontré par la haute administration russe ! Aussi, au-delà des intérêts économiques, l’idée de « perdre » l’Iran au profit de Washington ne pouvait même pas être envisagé par une direction russe habituée à évaluer son succès en politique étrangère comme un jeu où la somme est nulle dans les sphères d’influence géopolitiques. « Il est difficile de dire quelle sera la réaction de Téhéran et ce que deviendra la réputation de la Russie si, à ce moment difficile pour l’Iran, elle rejoint les pays occidentaux et vote pour les sanctions, surtout que l'on a pas oublié ce que Moscou a fait à une époque en Afghanistan (en abandonnant Najibullah à la merci des Talibans) et qu’elle a délaissé l’Irak, il y a deux ans », concluait le politologue R. Safarov.[12]

Les Russes auraient sans doute préféré geler unilatéralement le projet de Boushehr plutôt que d’être perçus comme pouvant être achetés par les Etats-Unis. Néanmoins, Moscou semble très consciente de l’importance de l’Iran : « Nous n’utiliserons jamais l’Iran comme monnaie d’échange en ce qui nous appartient de droit [l’adhésion à l’OMC]. L’escalade de la tension autour de l’Iran contredit directement nos intérêts. Ce pays est proche de nos frontières et nous jugeons inadmissible les actions musclées dans ce pays. L’Iran n’est pas une monnaie d’échange. L’Iran ne peut que faire l’objet d’un échange de vues pour décider de l’attitude à adopter à son égard », a déclaré S. Lavrov.[13]

Loin d’être efficace, la pression exercée par les États-Unis fut donc contre-productive, puisqu’elle conduira Moscou à se retrancher derrière la « nature pacifique » du programme nucléaire iranien. : « Paradoxalement, plus nous avons une attitude de confrontation, plus cela fait ressortir le coté brutal de l’histoire russe », expliquait Kissinger. [14] Quand les États-Unis firent part de leurs inquiétudes concernant le programme iranien, les Russes répétèrent plusieurs fois à Washington : « Si vous disposez de faits réels, étudions-les », (propos d'Ivanov ex-chef de la diplomatie russe[15].). Malgré l’ambiguïté des dirigeant iraniens, les Russes insistent encore sur le fait que s’ils reconnaissent qu’il pût y avoir un problème iranien, cela n’est pas dû à la pression américaine mais qu'il était le fruit de leurs propres inquiétudes au sujet de la prolifération des ADM aux frontières russes.

D’après V. Orlov et A Vinniko, à partir du 2003, un rapport officiel du ministère de la défense classa l’Iran et la Corée du Nord, parmi les pays ayant un « statut obscur » en matière de programme nucléaire. Malgré les inquiétudes de Moscou, le Kremlin semble avoir fait un choix stratégique en direction du renforcement de ses liens économiques et politiques avec l’Iran. Avec pragmatisme, Moscou témoigne sa gratitude à Téhéran pour son approbation (ou du moins sa non-opposition) à la réalisation des objectifs politique russes.

Le président Poutine a clairement fait savoir que les pressions américaines n’empêchent pas la Russie de poursuivre sa coopération avec l’Iran sur le plan du nucléaire civil. « La Russie dans certaines mesures est déçue que les Iraniens aient rejeté sa position. La Russie a déployé des efforts intenses dans la recherche d’une solution qui convient à l’Iran, à la troïka européenne, aux États-Unis et qui répondent aux intérêts de la communauté internationale », explique V. Orlov[16]. Cependant, selon S. Ivanov, « la Russie a voté au conseil des gouverneurs de l’AIEA comme la majorité des membres. Ce consensus est un message. Mais la Russie s’est opposée à ce que le dossier nucléaire soit retiré de la compétence de l’AIEA et entièrement transmis au conseil de sécurité ».[17] Au problème de savoir si la Russie approuvera des sanctions au cas où l’Iran refuserait la proposition russe, le vice-ministre répond : « Nous n’en sommes pas là. La présence d’inspecteurs de l’AIEA en Iran revêt une grande importance. Si on les empêche de travailler là-bas, ce sera contre-productif ».[18]

La position de la Russie vis-à-vis de l’Iran rejoint celle de l’Occident : « un Iran nucléaire est inacceptable ». Cependant, la grande différence réside en ceci ; alors que les États-Unis considèrent l’Iran comme un avant-poste de la tyrannie, la Russie le traite comme un partenaire commercial. Devenu un acteur secondaire des relations internationales, la Russie accepte mal son nouveau statut. Les récentes ventes d’armes à l’Iran montre que l’opposition de Moscou n’est pas juste verbale et se justifie en ceci : « Le plus possible d’armes doivent être vendues à l’Iran avant qu’un embargo international n’entre en vigueur », ainsi qu’ « au cas où les États-Unis décideraient d’entrer en guerre contre l’Iran, la Russie doit fournir ce dernier en armes au point que les américains s’embourbent là-bas, au moins aussi profondément qu’en Irak ».[19]

La Russie voit en l'Iran un partenaire pour la stabilité de la région et ne risquera pas de tenir ses relations avec lui sur une question où, ce sont les États-Unis et Israël qui voient mal là où ils n’existent pas. Et cela, surtout après leurs incapacités de trouver des ADM en Irak. Las et méfiant à force de jouer l’intermédiaire, la Russie a avancé une hypothèse à long terme favorable à la poursuite de la coopération avec l’Iran, mais en gardant en même temps un dialogue étroit avec les États-Unis et l’UE-3. Au contraire des États-Unis, et au moins de quelques Etats européens, la Russie ne semble pas croire que l’Iran ait déjà pris la décision politique de rechercher l’arme nucléaire. Mais elle reconnaît que Téhéran pourrait prendre une telle décision si sa situation vis-à-vis de la communauté internationale venait à se détériorer. « L’Iran, lui, pourrait bien, s’il se sent le dos au mur, développer au-delà du tolérable ses capacités nucléaires », affirmait El Baradeї, directeur de l’AIEA.[20]

1.2. Changement de régime : manipulation interne et pressions externes

« Le conseil de sécurité peut faire pression sur l’Iran mais ce n’est pas la solution. Le principe des sanctions reposait, en fait, sur une vision idéaliste des relations internationales. On partait du principe que grâce a cette punition, les gouvernements fragilisés et que les peuples pourraient les renverser. Or, à chaque fois, c’est l’inverse qui se produit »
Mohamed El Baradai.

Le recours à la force ne peut être le cœur de la stratégie américaine à l’égard de l’Iran dès lors que Washington a lui-même de profondes réticences à y recourir. Ces considérations imposent de privilégier la voie des pressions politico-diplomatiques et économiques. Pendant et après l’invasion de l’Irak, l’administration Bush a multiplié les déclarations, déclarant que la « contagion démocratique » allait gagner l’Iran et y provoquer la chute du régime. Pour y parvenir les États-Unis travaillent à l’isolement politique et diplomatique de l’Iran -en le privant de ses alliés régionaux- accompagné d’une stratégie de déstabilisation directe et indirecte. L’affaiblir économiquement est une condition indispensable pour le rendre vulnérable aux pressions ou pouvoir recourir à l’option militaire et renverser le régime. 

Selon El Baradei, « le conseil de sécurité est un organe dont l’action dépend de la situation géopolitique » et tout repose en partie sur la détermination des nations occidentales à arbitrer entre les enjeux liés au programme nucléaire iranien et leurs intérêts économiques. Les résultats sont contrastés et la liste est déjà longue des nations occidentales qui ont choisi d’investir dans le secteur énergétique iranien. Les investissements étrangers sont un moyen de pression essentiel sur Téhéran sur lequel il n’existe pas encore cependant aucun front uni des nations occidentales. Et, pour Kissinger, « si une alliance tourne à la course en solitaire en faveur d’un camp, l’opinion publique n’acceptera pas de la soutenir ». En outre, «l’Iran, autre cible obsessionnelle, est un pays stratégiquement important mais clairement engagé dans un processus d’apaisement intérieur et extérieur »[21]

Les Occidentaux veulent croire que leur détermination fera fléchir le régime iranien. Une déclaration de la présidence du conseil de sécurité, adoptée à l’unanimité adresserait un signal fort de la communauté internationale. Mais celle-ci n’est pas unanime; elle a plutôt tout d’un fantôme ; elle existe sans exister. Quant aux Occidentaux, rien ne garantit qu’ils soient unis. En effet, les terrains de dissension ne manquent pas : quelles sanctions faut-il appliquer ? Des sanctions dures ou douces, massives ou ciblées sur les hommes au pouvoir (ce qui risque d’être compliqué, sachant que nombre d’entre eux ont très probablement pris leurs précautions et rendu anonymes leurs ressources financières) ? [22]

« Il est tout à fait juste de parler de collaboration étroite et de communauté d’intérêts dans un avenir prévisible. Nous sommes en consultations très étroites, nous avons une approche très semblable de ce qu’il faut faire », déclarait un diplomate Européen. Léon Hadar, analyste à l’institut Cato, s’interroge même sur l’unité américano-européenne, de pure circonstance. « Je ne suis pas sûr, à mesure que le jeu se compliquera avec la réaction de l’Iran, la Russie et la Chine, l’accord mutuel tiendra ».[23] Dans le cadre d’une relation complexe qualifiée de« Rivalité dans une alliance », l’Europe, la France en tête, cherche à devenir un partenaire, égal à égal, des États-Unis : « Le Golfe Persique semble un monopole des Etats-Unis […] Notre objectif est d’arriver à deux pôles capables de négocier et travailler ensemble », déclarait Michel Alliot-Marie.[24] Or, « Ce ne sont qu’aux pages 8 et 87 du QDR qu’alliés et partenaires sont cités, l’UE et la politique européenne de sécurité et de défense ne sont pas évoquées. L’OTAN est peu citée, elle est sur le même plan que les alliances bilatérales (avec le Japon, l’Inde, Australie) », expliquait P. de Rousiers, chef de la de la division euro-atlantique, EMA.[25]

La perspective d’un recours à un embargo complet contre le pétrole iranien est une menace redoutable pour Téhéran. Cependant, une telle perspective est également menaçante pour les économies des pays occidentaux alliés des États-Unis et qui jusqu’à présent sont non seulement engagés à ses cotés dans le règlement de la crise iranienne mais qui sont des acteurs clés de son règlement. L’alternative qui s’impose aux européens ;  Est-ce que les acteurs clés de l’UE se sentiront plus menacés par les armes nucléaires iraniennes que par l’inflation ? Sans oublier qu’un tel embargo pourrait paraître aux yeux des pays européens comme un projet américain : « Il ne peut y avoir pour les clients de Téhéran d’alternative au pétrole iranien qui n’augmente leur dépendance à l’égard des Etats-Unis » ? écrivait Frédéric Tellier. Toujours selon ce dernier, l’Iran, que les États-Unis cherchent à isoler, est un pays qui n’a jamais été aussi tentant pour l’Occident dont la solidarité conditionne l’efficacité des sanctions. C’est un pays qui entretient des relations étroites avec la plupart des États du monde. Face à l’Iran, l’Occident n’est pas seulement « divisé politiquement, mais chaque nation l’est intérieurement ». Le champ économique s'apparente à un cercle vicieux. Il relève des fragilités aussi bien dans la structure de l’Iran que de celles de la supposée solidarité occidentale, plus que jamais essentielle.

En effet, l’Iran est un pays formé d’un noyau Perse, noyau entouré d’une ceinture de minorités nationales non Chiites, transfrontalières, qui constituent autant de « possibles couloirs de pénétration pour les invasions étrangères ».[26] Plus que l’appartenance ethnique, c’est le facteur religieux qui est déterminant en Iran. Le chiisme est le ciment de l’unité nationale. La véritable fracture iranienne réside dès lors entre majorité Chiite et la minorité Sunnite. Washington allait fort opportunément exploiter cette coïncidence.

Certes, l’écrasante majorité de la population n’est pas heureuse de l’évolution économique, mais n’est pas forcement opposée au régime en place. Les réformateurs ne sont pas moins nationalistes que les conservateurs, et le régime est assoiffé de légitimité interne et externe. « A chaque fois que l’on se bat contre le programme nucléaire iranien, on a tendance à se demander si le président iranien n’augmentera pas sa popularité dans les sondages iranien », a souligné M. Douste-Blazy.[27] Toutefois, un sondage fait par un journal réformateur, a montré que 65 % des iraniens se désintéressent des négociations avec l’Europe, 70 % des étudiants soutiennent et appuient le programme nucléaire et que 50 % d’entre eux pensent que l’Iran doit résister aux pressions, fut-ce au prix de la guerre.[28] 

Cependant, quelque chose dans la jeunesse iranienne demeure irréductible à la volonté d’instrumentalisation et de récupération. Ainsi, la rue en rébellion a, à plusieurs reprises, elle-même, fixé les limites de la contestation. Lors des manifestations de juin 2003, se sont les étudiants eux même qui ont de leur gré demandé à ne plus être soutenus par les télévisions en langue persane de Los Angeles avant d’ériger en slogan « ceci est un mouvement étudiant, pas un mouvement américain ». Adversaires du régime, les étudiants ne sont pas partisans d’une crise qui mettrait en péril l’indépendance nationale.[29] La passivité des américains devant le pillage des musées de Bagdad a constitué une erreur historique car contre-productive tant elle flattait et confirmait les craintes secrètes que toute la jeunesse entretient à l’égard des Etats-Unis. De même était particulièrement contre-productive toute la rhétorique du « changement de régime » de l’administration Bush qui donnait aux iraniens le sentiment de n’espérer qu’en une répétition de l’histoire - un nouveau 1953.

L’épreuve de vérité pour Ahmadinejad dépend de l’issue de la crise suscitée par le programme nucléaire, crise qu’il n a pas crée mais qu’il a accéléré par ses déclaration sur la destruction d’Israël. Le système est traversé de contradictions, l’avenir du régime est incertain et celui d’Ahmadinejad reste ouvert. L’économie reste structurellement en crise, va encore plus mal principalement à cause des sanctions, si celles-ci étaient décidées. Il est vrai que le patriotisme peut, pour un temps, faire taire les voix discordantes ; mais comment occulter le fait que les pragmatiques, avec Rafsandjani, sont en embuscade et aspirent à se présenter en recours ? Homme de pouvoir et de réseaux qu’il activera tôt ou tard. De même, le Guide, lui-même, peut, selon la constitution, démettre le président de ses fonctions.

La nouvelle génération de gouvernants cherche moins à « adapter » le régime qu’à accompagner des évolutions jugées irréversibles en évitant à n’importe prix la rupture et le chaos. L’Iran a une vraie opinion publique, si les mollahs estiment que la légitimité du régime est mise en cause par la population, ils réfléchiront. Le régime ne joue pas son va-tout, car Ahmadinejad peut aussi servir de fusible. Si le mécontentement populaire devient dangereux et s’il importe d’ouvrir une porte vers la communauté internationale, alors le guide peut révoquer le président et convoquer une nouvelle élection présidentielle en suscitant des candidatures plus acceptables pour les électeurs et pour l’Occident. Ce n’est que lorsque la crise aura atteint son paroxysme - au bord de l’effondrement économique et d’un soulèvement populaire – que ce dernier interviendra.

Le Congrès a constamment agi de manière à aggraver les sanctions sans jamais réellement évaluer leur impact et leur cohérence. La logique de cette conduite n’a finalement reposé que sur le vague espoir que l’effet cumulatif de ces sanctions finirait par faire plier l’Iran. Punir aveuglement ne suffit pas à bâtir une stratégie iranienne. Le champ économique vient immédiatement à l’esprit afin de fragiliser le régime iranien mais est-il le point déterminant ? En effet, l’idéologie est au cœur du régime islamique, et de fait, si la passion prime, pourquoi imaginer que ce régime pliera sous le poids de la raison. Le désir de puissance économique est l’incidence de la volonté de puissance du régime, le moteur d’un projet politique plus vaste, pas sa racine. On n’extirpe pas la racine du totalitarisme en le confrontant à ses contradictions économiques pour la raison que l’économie n’en est pas la racine, ajoute F. Tellier.

Lancée par l’administration américaine, la nécessité de changer de régime pourrait prendre des formes différentes selon les circonstances sur le terrain et le contexte régional et mondial. Les États-Unis encerclent l’Iran; si le fossé entre gouvernants et gouvernés se creuse encore d’avantage, Washington serait tenté d’intensifier la pression sur le régime iranien. Isolé à l’intérieur, ce dernier sera fragilisé dans ses relations externes. Cela inviterait les États-Unis à résoudre le problème nucléaire iranien une fois pour toutes. Dans un tel contexte, différents scénarios seraient envisageables : des sanctions économiques, des pressions politiques, le bombardement des cibles nucléaires et militaires. Les pressions externes associé à des contestations internes représente un danger de taille pour la République islamique. 

Deux options se présentent; les États-Unis axent leur politique iranienne, s’il tant est qu'il y en ait une, soit sur l’exigence d’un changement de régime, soit sur celle d’un changement de conduite. Le choix de recourir à la force contre le programme nucléaire iranien dépasse de fait le seul programme nucléaire. Il ne peut manquer de s’inscrire dans une logique de régime. Une telle opération n’aura pas lieu que si Téhéran continue à s’approcher du seuil nucléaire et que les sanctions s’avèrent inefficace. On n’en est pas là. Paradoxalement, des sanctions pourraient provoquer un revirement iranien : « le gouvernement sera obligé, conformément à la décision du parlement, d’arrêter la coopération bénévole avec l’AIEA », a souligné M. Mottaki, chef de la diplomatie iranienne.[30]

1.3. Des frappes militaires, opérations ouvertes ou couvertes :

« Avec 140.000 hommes engagés en Irak pour une durée qui s’allonge, s’en prendre à un pays cinq fois plus grand et trois fois plus peuplé avec un sentiment nationaliste très fort est impensable. N’importe quelle simulation aboutit à un résultat qu’une attaque serait un échec parce qu’elle viserait par définition que les sites connus. Une attaque militaire aurait pour conséquences un retrait immédiat de l’Iran du TNP. Et plus personne se serait alors en mesure de les empêcher de développer un programme militaire en toute légalité ». Shahram Chubin.

Guerre opportuniste et impérialiste, l’opération « liberté en Irak » est-elle un simple accident ou bien annonce-t-elle « le bel avenir de la guerre [31] » ? [32]. La guerre contre l’Irak signifie le retour à l’anarchie hobbesienne pour cause de triples ruptures ; la première, une rupture avec les normes comportementales caractéristiques de l’anarchie lockéenne; la deuxième rupture voit la guerre préventive se substituer à la doctrine de la guerre juste ; la troisième, la politique américaine est décidée à la Maison blanche, de façon unilatérale. « Dieu merci, les nations unis sont mortes », disait Richard Perle.

D’après Kenneth Waltz, « Si la guerre existe parce que rien ne l’empêche » et pour Clausewitz, elle « est simple continuation de la politique par d’autres moyens ». Certes, comme le disait Edward Carr, la politique internationale est toujours politique de puissance. « Le besoin existe non pas de dégager une puissance supplémentaire pour servir les objectifs américains, mais de trouver des objectifs à la montée de la puissance américaine », écrivait S. Huntington, en 1997. Les États-Unis recourent de « plus en plus » à des moyens de « plus en plus » musclés pour attaquer des pays qui sont pourtant faibles. G. Bush ne pouvait être plus clair sur sa vision du monde : « Nous sommes aujourd’hui un empire, et quand nous agissant, nous créons notre propre réalité. Pendant que vous étudiez cette réalité […], nous agissons de nouveau en créant de nouvelles réalités ».[33] 

La QDR de 2006 est très explicite de la gravité du dérèglement politique et stratégique qui est devenu la marque de l’évolution de la doctrine de guerre de R. Rumsfeld. Selon William Pfaff, « c’est la pauvreté intellectuelle qui est la qualité la plus saisissante de ce document ». L’Iran est averti que les États-Unis « se réservent le droit de décider une action anticipatrice ». Autrement, QDR 2006 porte le message suivant « Ne croyez que les États-Unis, enlisés en Irak, ne soient pas prêts à déclencher en même temps une autre guerre, si nécessaire ».

L’accord conclu par les Européens est une défaite de facto pour les États-Unis, l’aveu d’un échec à formuler une politique qui s’adapte aux circonstances. Malgré ce contexte défavorable, les menaces militaires américaines semblent être le seul horizon politique de Washington envers l’Iran. Or, à moins que les États-Unis apportent la preuve que l’Iran dispose de capacités nucléaires militaires, ce que personne n’a encore été en mesure de faire, la communauté internationale, échaudée par le précédent irakien, ne les suivra pas dans une éventuelle aventure militaire contre l’Iran ; « Ni à l’ONU, ni en Europe, même les pays qui les ont suivis en Irak », juge Chubin.

De nombreux stratèges américains et israéliens ont fait couler beaucoup d’encre ces dernières années à propos du programme atomique iranien, sa nature militaire, ses visées politiques et stratégiques et l’éventualité de le tuer dans l’œuf. « Tout dépend de la nature de ces attaques et du contexte politique du moment. Si les États-Unis attaquent, ou tout autre pays d’ailleurs, ils ne se lanceront pas dans une compagne tous azimuts », disait H. Cordesman.[34] La dimension politique d’une telle action joue un rôle : action décidé par le conseil de sécurité de l’ONU ? Ou action des États-Unis seuls ? Ou action d’Israël seul ? Ou avec la bénédiction des États-Unis ? Néanmoins, dans leurs travaux, les chercheurs sont d’accord à la quasi-unanimité pour dire que les conditions de réussite d’une frappe ciblée ne sont pas encore réunies.

Une intervention militaire n’est voulue que par les États-Unis et Israël. Ce dernier n’a pas la capacité d’entreprendre une mission d’une telle envergure. En un mot Israël est incapable d’aller en guerre contre l’Iran à l’aide des moyens classiques, d’où la nécessité de former une coalition anti-iranienne. La stratégie d’Israël s’appuie sur la distinction entre les ennemis qui se trouvent à sa portée et ceux qui sont plus éloignés. Parmi ces derniers l’Iran, l’Irak de Saddam, la Libye et l’Algérie, l’Iran étant jugé le plus menaçant : «Israël ne peut engager son armée dans un affrontement terrestre en Iran, conformément au principe de l’attaque préventive. Les frappes aériennes ne sont pas capables de provoquer des dommages suffisants à Téhéran. Après tout, cette ville a supporté des raids irakiens pendant huit années de guerre ».

« Israël n’est guère en mesure à lui seul d’arrêter les Iraniens [...] Des frappes aériennes permettaient dans le meilleur des cas d’anéantir quelques installations nucléaires, mais pas la totalité ; les principaux centres de développement nucléaires ne seraient même pas touchés, en particulier parce que leurs activités sont menées selon trois axes différents d’une manière relativement décentralisée, les installations et les usines étant dispersées sur tout le territoire. Il est d’ailleurs permis de penser que nous ne pourrons jamais connaître l’emplacement de tous les sites », [35]déclarait Daniel Leshem, haut responsable à la retraite des services secrets israéliens. Cependant, plusieurs frappes intensives 24 heures/24, qui s’étalent sur deux ou trois jours sont nécessaires. Selon le général israélien Shlomo Broum, « toute tentative de frappe du nucléaire iranien oblige à faire de nombreuses frappes intensives sur un nombre relativement important de sites bien fortifiés ».[36]

L’option la plus probable se ramènerait à la destruction ciblée des centres nucléaires, mais la réaction iranienne déjà annoncée ne se limiterait pas à une rupture avec l’AIEA et son pouvoir de nuisance en Irak ; elle pourrait se traduire par exemple par des initiatives déstabilisant le dispositif politique et militaire américain dans la région. Le succès d’une telle opération est beaucoup plus difficile. Si le but officiel demeure de détruire la capacité nucléaire de l’Iran « Il n’est pas probable que les attaques se limiteraient seulement à des cibles nucléaires. L’Iran a probablement deux usines de production d’armes chimiques qu’il faudrait détruire […] frapper les missiles de moyenne portée […] il y a 14 aéroports militaires […] s’occuper des capacités militaires qui peuvent menacer la circulation dans le Golfe, donc les missiles et les sous-marins iraniens. Cela ne sera pas facile de tout détruire seulement avec des bombardements, il faudrait donc des forces spéciales sur le terrain », a déclaré le colonel Sam Gardiner, analyste militaire. « L’efficacité de ces attaques dépend de la destruction au moins de 400 cibles», ajoute t-il; ces cibles, selon le conseiller du Pentagone « n’ont rien à voir avec la prolifération ». [37]

En revanche, en cas d’attaque, les Iraniens possèdent une capacité de riposte loin d’être efficace pour faire reculer l’envahisseur, mais leur offrent un temps précieux pour organiser une riposte et déplacer les éléments mobiles de leur programme nucléaire : « c’est vrai que l’Iran construit des tunnels devant servir à des activités nucléaire [...] A partir du moment où les États-Unis menacent d’attaquer nos sites nucléaires », explique Rowhani. Le vrai problème se trouve au niveau des centrifugeuses. Selon Michael Knights, analyste militaire : « Frapper les centrifugeuses serait plus tactique que stratégique, car les iraniens pourraient les réparer et les remettre en marche ailleurs assez rapidement. Imposer un retard de quelques années est le mieux qu’on puisse espérer [...] Sans même parler des réponses directes ou indirectes de l’Iran ».

Il est exact qu’un programme - à partir du plutonium- fondé sur l’exploitation d’un réacteur et d’une installation de retraitement peut difficilement être dissimulé, car nécessitant deux installations d’assez grandes dimensions, aisément identifiables. Une installation d’enrichissement par diffusion gazeuse n’est pas facile non plus à cacher et exige de grandes usines facilement repérables. Cependant la technique de centrifugation rend la tache de l’AIEA et même des agences de renseignements très difficile. Les centrifugeuses peuvent s’abriter dans un bâtiment de taille relativement modeste, d’apparence banale, ressemblant à bien d’autres constructions et echappant à la vigilance des satellites. Leurs consommations en électricité n’est pas aussi importante que celle des usines de diffusion gazeuse, et le démarrage ou l’arrêt de l’installation n’a pas de répercutions sur l’ensemble du réseau : il ne se fait sentir dans le voisinage de l’usine. Il ne s’échappe du bâtiment que peu de fluides caractéristiques ; ces derniers ne se répendent guère et les prélèvements dans l’environnement ne fourniront d’indices qu’à proximité de l’installation secrète.[38] 

«L’essentiel du programme nucléaire iranien est aujourd’hui national».[39] L’Iran maîtrise la technique de centrifugation, a démontré sa capacité d’enrichissement et possède des mines d’uranium. Une attaque militaire le pousserait seulement vers un programme clandestin en utilisant tous ses atouts, cette fois en dehors de TNP et à des fins militaires. La solution la moins vraisemblable serait le déclenchement d’une guerre analogue à celle menée contre l’Irak. L’Iran est un pays d’une autre envergure par sa dimension, sa population, ses ressources et sa position géostratégique. L’occuper nécessiterait l’engagement de forces considérables. «Malgré les difficultés [...] en Irak, nous avons tout à fait la capacité d’intervenir ailleurs. Il reste qu’une opération contre l’Iran comporterait des risques trop élevés et je ne suis pas sûr que les États-Unis y aient intérêt. Il s’agit plus d’un problème d’opportunité politique que d’un problème militaire », déclarait Clinton.[40] Cela dit, l’intervention immédiate des États-Unis non seulement n’est pas possible mais, en réalité, une intervention en Iran n’apparaît même pas urgente. 

Si la géopolitique du pétrole et la diplomatie des oléoducs permettent en partie de comprendre la politique américaine, la recherche de sécurité est un motif récurrent de guerre, sauf que, pour reprendre une expression de Thucydide - parlant des origines de la guerre du Péloponnèse - « la cause la plus vraie est aussi la moins avouée ». Néanmoins, « l’argument de l’autodéfense amènera peut-être un jour les États-Unis à faire la guerre sur le Yang-Tsé, la Volga ou le Congo », disait Philipe Jessup, juriste américain. Sa citation date de 1940.

Il faut se référer aux conditions selon qui, selon les réalistes, doivent être remplies pour que la recherche de la sécurité puisse être considérée comme cause fondamentale d’une guerre. La première est relative à la plus ou moins grande proximité géographique des unités concernées, le risque de guerre augmentant en fonction de la continuité territoriale : la seconde concerne la nature des armes dont dispose l’adversaire, le risque de guerre étant corrélé avec l’équilibre de l’offensive et de la défensive, défini comme « le rapport entre la facilité avec laquelle un territoire peut être attaqué et la facilité avec laquelle un territoire peut-être défendu ». [41]

En appliquant ces conditions au cas iranien, plutôt que d’être une guerre imposée aux États-Unis, une éventuelle attaque contre l’Iran relèverait de l'opportunité expansionniste qui s’offre aux États-Unis du fait de l’écart de puissance dont ils bénéficient face à l’Iran. Le retour à un comportement de type hobbesien est l’œuvre de la puissance dominante, et il n’est pas à exclure que, tôt ou tard, les autres soient amenés a suivre l’exemple américain.

En ce qui concerne les possibilités d’une action couverte par les États-Unis, il s'agirait, en fonction des difficultés d’une action ouverte, d'un choix plus raisonnable pour les ces derniers. Ceci peut prendre, d’après Eisenstadt, la forme d’un « harcèlement ou assassinat des scientifiques et techniciens-clés iraniens […] sabotage par l’introduction des défauts dans le processus […] pour créer des accidents catastrophiques ; sabotages des systèmes d’informations, directement ou bien par des citoyens des pays tiers ; sabotage des systèmes d’information par le bais des virus informatiques destructeurs […] ».[42] Mais Eisenstadt reconnaît lui-même que ces actions n’auront qu’un effet modeste et temporaire sur le programme nucléaire iranien et risquent de provoquer des réactions défavorables à l’Iran et la communauté internationale.

Que ce soit dans le cadre d’une action « couverte ou ouverte » des États-Unis, l’Iran aurait de multiples possibilités de représailles. La perturbation du passage du pétrole en Golfe Persique est la solution la plus simple et la plus probable. Dans les conditions actuelles de l’économie mondiale, la moindre perturbation du flux du pétrole du Golfe, même temporaires, aurait des conséquences dramatiques sur l’économie mondiale. D’après Eisenstadt, des actions terroristes dans les pays de la région, alliés de Washington, ne sont pas à exclure. Une action « ouverte ou couverte » des États-Unis poussait aussi les populations iraniennes qui lui sont favorables dans le camp des opposants et réduirait ainsi les efforts actuels de reforme et d’ouverture en Iran. « Selon toute vraisemblance, une épreuve de force entre Téhéran et Washington sur ce terrain se solderait par un regain de légitimité intérieure pour le clergé ». [43]

Dès 2003, Chubin a mis les États-Unis en garde contre une intervention militaire éventuelle. Selon lui, dans le meilleur des cas, l’utilisation de la force militaire pourrai seulement « différer le programme d’acquisition nucléaire », et ceci ne serait pas sans risque. Un des inconvénients d’une intervention militaire serait l’admission par les États-Unis de la nature militaire du programme nucléaire iranien, et ce contre l’avis de l’AIEA et du reste de monde (à l’exception d’Israël). « La destruction de réacteurs nucléaires iraniens encouragerait le gouvernement iranien à disposer et à dissimuler ses capacités. Il pourrait y avoir aussi des répercutions régionales, au Liban notamment. La meilleurs solution est de garder l’Iran dans le processus, en respect de traite de non-prolifération », explique-t-il.

Au delà du fait que les effets liés au changement de régime soient par nature incertains, un recours à des sanctions est possible mais en dehors du conseil de sécurité de l’ONU - vue la position de la Russie et de la Chine- pour peu que les principaux pays européens soient d’accord. Or ceux-ci, pourraient voir dans des sanctions économiques et politiques contre l’Iran une alternative préférable à l’option militaire. Cependant, derrière un recours à la force militaire, la stratégie américaine vise un soulèvement populaire, lequel devrait conduire droit à un changement de régime. Or, le passé montre que ces espérances stratégiques sont rarement réalisable : les allemands n’ont pas renversé Hitler, les japonais ont soutenus leurs empereur et que ce n’est pas la population serbe qui a poussé Milosevic à se retirer de Kosovo. Les considérations américaines de changement de régime, oublient que la volonté iranienne de disposer du nucléaire ne dépend pas de la nature du régime mais plutôt d’un nationalisme propre à l’Iran.[44]

2. Accepter le nucléaire iranien : le grand marchandage

La nouvelle république islamique doit être analysée en oubliant la guerre froide et l’islam politique des années 1980. Le drame de New York met en évidence la nouvelle identité et le rôle potentiel de l’Iran comme puissance régionale stable. L’histoire iranienne a emprunté des chemins compliqués pour faire de ce pays un partenaire difficile mais incontrôlable dans la construction d'une politique de sécurité crédible dans une région très sensible où « il existe une sphère d’influence iranienne s’entendant aux républiques d’Asie centrale, aux voisins afghans et pakistanais et, bien entendu, à tous les États du Golfe ».[45] L’intervention américaine en Irak a eu pour conséquences directes d’ouvrir les États du Golfe aux influences iraniennes et chiites. La communauté chiite -qui représente que 10 % de l’ensemble des pays musulmans dans le monde, mais qui est majoritaire en Irak (60%) et en Iran (80%)- a désormais acquis un statut officiel et une légitimité internationale reconnue.

2.1. Les atouts iraniens : la réalité de puissance iranienne

« L’évolution politique d’un pays stratégiquement important comme l’Iran, situé dans zone sensible et sous tension permanente, aura nécessairement des conséquences au niveau régional et global. Que ce pays s’investisse dans un processus d’apaisement intérieur et extérieur ou, au contraire, s’engage sur la voie du durcissement et de la confrontation, la donne géopolitique d’une partie de la planète s’en trouvera considérablement modifiée ». Mohammad-Reza Djalili.

Les récentes fuites selon lesquelles les États-Unis seraient en train de préparer des frappes de grande envergure contre l’Iran doivent être analysées dans leur contexte. Le conflit relève désormais d’une partie de poker où chacun est persuadé d’avoir les bonnes cartes en main et de pouvoir contraindre l’autre à céder. La conduite des grandes manœuvres engagées par Téhéran, dans lesquelles l’Iran a testé un certain nombre de matériels qu’il indique seraient partiellement avancés; il reste à toutefois à distinguer le vrai du faux. Loin de représenter une menace pour les États-Unis, ces manœuvres constituent un message fort adressé aux dirigeants des pays du Golfe qui se sentent directement visés; sinon, selon Cordesman, «une opération militaire de faible envergure peut à la rigueur servir à redorer le prestige du gouvernement, mais il n’empêche qu’elle reste de faible envergure ».

Dans leur guerre verbale avec les États-Unis, le ministre iranien de la défense déclarait, « aucun pays de nos adversaires ne connaît avec précision la puissance de notre capacité militaire, ni notre habileté à mettre en œuvre des stratégies inédites. Nous avons produit rapidement des équipement qui nous confèrent la plus grande puissance de dissuasion ».[46] Et si « en termes opérationnels, les tirs du 10 juin 1999 contre des positions des moudjahiddines du peuple démontrent la capacité des forces de missiles de coordonner des tirs entre batteries et, indiquent également que l’Iran considère les Shahab-1 et 2 comme des armes tactiques d’emploi et qu’il possède un stock suffisamment important pour les utiliser comme telles ».[47] De quoi L’Iran est-il réellement capable ? Une remise en perspective s’impose.

S’il est difficile d’évaluer le niveau des représailles iraniennes, les analystes s’accordent tous à dire que l’Iran dispose des moyens nécessaires pour non seulement riposter, mais également semer le chaos dans la région. L’administration Bush, qui avait tout autres espoirs quant aux effets de la guerre en Irak sur l’environnement régional, s’est rendue à cette réalité que la chute de Saddam laisserait un Iran plus fort, et non plus faible. Cela exigeait une réévaluation. D’ailleurs, certains candidats potentiels à la Maison blanche, comme Hillary Clinton, tiennent d’ores et déjà un nouveau discours. : « On s’est trompé d’ennemi ; le problème n’était pas l’Irak mais l’Iran ».[48] Après l’Irak, la prochaine cible sera-t-elle l’Iran ? A cette question M. K. Kharrazi répondait ainsi : « Il y a d’énormes différences entre l’Irak et l’Iran. L’Iran est une démocratie, les iraniens votent, ils s’expriment. Notre système est soutenu par le peuple, alors que l’Irak de Saddam était une dictature. Par ailleurs l’Iran est un pays responsable dans le domaine international, il a de bonnes relations avec ses voisins. Cela dit, il est vrai qu’il existe des divergences entre Téhéran et Washington ». Cela dit, le ministre écarte une possible intervention.[49]

Selon H. Cordesman, l’Iran possède un des arsenaux balistiques les plus développés de la région. Grâce à une coopération tous azimuts et à la Russie en particulier, l’Iran a pu améliorer ses capacités de défense et pourrait « sanctuariser » ses sites nucléaire mais seulement contre un petit raid. Cependant, selon Cordesmam, «Il est important de comprendre que les ressources militaires qui sont en jeu par apport à l’Iran, ce sont surtout des missiles qui ne sont pas destinés à l’Irak ». Mais en cas d’une compagne intense, massive et longue, « si l’Iran devait augmenter ses défenses aériennes de façon importantes, il lui faudrait acquérir un très grand nombre de S-300 ou S-400. Ce ne sont pas des systèmes qui leur seront accordés à coup sûr [par la Russie.] Que cela changera quoi que ce soit ».

La question des missiles balistiques focalise certes l’attention du public comme de la plupart des médias. Téhéran possède un arsenal de missiles suffisant pour lui permettre de conduire à la fois des opérations tactiques, y compris d’anti-accès, et des opérations stratégiques de rétortion, y compris dans une logique d’escalade militaire. Par ailleurs l’Iran ne dispose que d’engins à carburant liquide. En d’autres termes, tant que l’Iran ne dispose pas de missiles à carburant solide, ses missiles seront vulnérables. Mais, aujourd’hui, l’Iran s’est engagé dans le développement de système à proportion solide essentiels pour la survivabilité et la disponibilité de son parc de missiles (si l'on en croit B. Gruselle.

Les efforts engagés par Téhéran sur le développement de capacités anti-navires pourraient lui permettre à court terme de mettre en œuvre une stratégie de blocage du détroit d’Ormuz : La vitesse de la torpille fusée iranienne ne laisse que peu de chance aux cibles visées après un lancement.[50] Cependant, le but des dernières manœuvres - axées sur des applications navales - était de tester la nouvelle doctrine iranienne, la seule raisonnable pour Téhéran : utiliser ses trois sous-marins, des barrages de mines et une guérilla navale pour bloquer le détroit d’Ormuz, que le Shah qualifiait de «veine jugulaire de l’Occident ». «Dans le sud de l’Iran, nous avons une côte de 2000 kilomètres et 36 îles [...] C’est un site très approprié pour un affrontement de guérilla maritime [….] 67 % de l’énergie mondiale transite par le détroit d’Ormuz [...] Amenez un tanker vers le détroit d’Ormuz et coulez le sur place [...] Lorsqu’il reposera sur la surface, la moitie de sa cargaison se déversera. Cela prendra cinq mois pour qu’il soit pris en charge. Une montée des prix du pétrole donnerait la fièvre à l’occident », avertissait le chef des gardiens de la révolution. [51] Cela dit, à l’exception de la question des sous-marins et de l’éventuelle pose de champ de mines, la marine iranienne ne connaîtra sans doute pas de rupture capacitaire à court terme. Il en est de même pour l’aviation. Toutefois, et quelles que soient les perspectives concernant son développement, l’arsenal des missiles balistiques et de croisière que possède l’Iran possède déjà une valeur dissuasive aux yeux des puissances occidentales.

En réalité, la meilleure arme de Téhéran, pour l’heure, reste le moral de ses troupes. Équipées assez pauvrement, elles ne sauraient s’opposer que très symboliquement à des frappes aériennes américaines. En revanche, ce ne sont pas des menaces en l'air. Effectivement, l’Iran dispose de moyens de représailles. Il peut provoquer des troubles en Irak, au Liban. Il peut poser des problèmes en faisant peser des menaces sur la sécurité des approvisionnements en pétrole en provenance du Golfe. Mais presque toutes ces actions ne pourraient qu’aggraver la situation sans offrir à l’Iran la victoire. «C’est une chose d’avoir la capacité de réagir à une attaque, mais cela en est une autre de répliquer en pouvant raisonnablement espérer la victoire », souligne Cordesman.

L’enjeu majeur, tant pour Washington que pour Téhéran, se situe incontestablement en Irak. La situation en Irak est probablement l’atout le plus important que possède l’Iran à l’heure actuelle face aux Etats-Unis. L’Iran y apparaît incontournable. Sa capacité de nuisance est au moins égal à son pouvoir de stabilisation. L’entremêlement des destins de l’Iran et de l’Irak s’explique par la conjonction d’un certain nombre de facteurs géographiques, historiques, religieux et politiques. Selon B. Clinton : « En Irak, l’administration Bush s’est laissée déborder par la guérilla ce qui a envoyé vers Téhéran le message suivant [...]les États-Unis ne seraient pas capables d’ouvrir un second front [...] nos effectifs ne sont pas suffisants […] l’Iran contrôle les plus puissantes puissante organisations politiques chiites du pays ». Aujourd’hui, en Irak, les États-Unis se trouvent sans réelle stratégie de reconstruction et les pays arabes de leur coté sont incapables d’élaborer une stratégie et une vision commune. Cependant, l’Iran s’est trouvé la principale force : « aucun pays, même arabe, ne bénéficie en Irak d’une influence comparable à celle de l’Iran ».[52] Un diplomate européen ironisait ainsi: « nous devons avoir à l’esprit que tout ce que nous disons au gouvernement irakien atterrit à Téhéran ». Au delà de cette influence, c’est toute la stratégie américaine qui risque à terme d’être remise en question ainsi que la stabilité de la région dans son ensemble.

L’impopularité des États-Unis dans le monde, et surtout dans la région du Golfe, est un avantage temporaire pour l’Iran. Peur et admiration sont les deux mots qui résument la façon dont la plupart des pays arabes appréhendent les ambitions nucléaires de l’Iran. Un grand nombre d’Arabes ont le sentiment que l’Iran tient tête à l’Occident, tandis que leurs dirigeants cèdent aux diktats des américains. Téhéran est consciente du fossé existant entre les dirigeants Arabes et leurs peuples, et s’est efforcé de l’exploiter à son avantage. D’ailleurs, l’Iran a dépensé de l’argent pour créer un groupe médiatique comprenant télé, presse et Internet en langue arabe.

L’Iran se trouve aujourd’hui renforcé sur le plan politique et médiatique. Les États-Unis ont détruit son ennemi héréditaire, tout en se voyant décrédibilisé dans la région. Et par leur soutien irresponsable et illégal à Israël, ils ont affaibli leurs alliés dans la région. Une certaine inquiétude prévaut chez les petits pays du Golfe, au sujet de leur existence dans l’ombre d’un puissant voisin doté de capacité nucléaire. « Au delà de la question nucléaire, l’obsession de Damas jusqu’à Riyad est l’idée de voir émerger un pole Chiite en Irak. Ces États peuvent craindre la création d’un pole chiite qui contrôlerait l’essentiel des ressources pétrolières. »

Si le nucléaire iranien a été évoqué sur le plan environnemental puisque certains ont déjà exprimé leurs inquiétudes à un risque d’accident nucléaire, aucun gouvernement de la région ne veut condamner publiquement l’Iran. Les États arabes veulent d’autant plus dénoncer une menace potentielle iranienne que la vraie menace est posée par les armes nucléaires israéliennes, et que la crédibilité américaine, surtout après Abou Ghraïb, Guantánamo et l’implication de l’armée américaine dans le massacre de civils irakiens, est au plus bas. Téhéran bénéficie de circonstances régionales et internationales exceptionnelles là où, en temps normal, la ligue arabe ou le CCG auraient publiquement pris position.

Plusieurs groupes ont laissé entendre qu’ils soutiendront l’Iran en cas d’attaque américaine : L’imam Moqtada al-Sadr (Chef d’un groupe chiite irakien), et puis, du Djihad islamique au Hezbollah, en passant par le Hamas. Selon le quotidien Kayhan : « Le Moyen-Orient islamique tout entier est désormais un piège volatile et chaotique qui sera enflammé par le moindre acte de stupidité et engendrera de nombreuses victimes parmi les aventuriers […] En effet, les 80 ans de règne exclusif de la Maison blanche risquent de se transformer en 80 secondes d’enfer qui réduiront en cendre tout ce qui a été construit. Les représailles iraniennes pourraient porter le non de « mort subite » ou d’ « apparition soudaine de l’Ange de la mort ». De façon générale, la solidarité musulmane risque de jouer largement en faveur de l’Iran. Cependant, ce dernier pourrait recourir à des attentats terroristes comme le faire savoir H. Abassi, chef des gardiens de la révolution, dans des déclarations relatives à « un plan visant les intérêts occidentaux aux moyens [...] De kamikazes et aux 29 points faibles de l’occident identifiés par nos agents des services de renseignement dans le but de les bombardés [...] Nous avons deux millions d’iraniens aux Etats-Unis. Vous pouvez être sûrs que je recruterai parmi eux des mercenaires [..]».[53] Et selon Michel Makinsky, « il peut y’avoir des groupes qui peuvent décider agir spontanément comme le montre les auteurs des attentats de Londres ».

L’arme pétrolière reste également, pour Téhéran, un outil majeur. L’Iran fournit 4,7 % de la production mondiale. L’Iran prévenait que toute perturbation de la situation économique du pays pouvait avoir une incidence internationale. De sa part, D. Cheney avait estimé, le 20 janvier 2006, « entièrement possible qu’il y ait un pic sur les cours du pétrole, s’il y avait une crise avec l’Iran. Téhéran pourrait même offrir du pétrole bon marché aux pays en voie de développement et déstabiliser complètement le marché. Un avertissement sans frais qu’il convient toutefois de prendre aux sérieux alors que les prix de pétrole ont déjà atteint 70 dollars. A en croire les analystes, en cas d’option militaire, il est évident que le prix du pétrole connaîtrait une hausse: 150 dollars le baril paraît être la vision la plus optimiste.

D’après l’analyste Gruselle, l’Iran a fait des investissements en dessous de ses besoins de sécurité. Son parc balistique, fondé sur des lanceurs mobiles, et son ambition de se doter de missiles à propulsion solide accroissent potentiellement la disponibilité de son arsenal en cas de conflit. Si, en termes de portée, le Shahab-3 lui permet de menacer ses principaux objectifs stratégiques, l’acquisition d’une capacité balistique plus efficace sur le plan opérationnel, c’est-à-dire en termes de disponibilité et de survivabilité, semble être devenue l’autre priorité du programme. Le ministre iranien de la défense a déclaré : « Il est évident que nous nous sentons menacés, étant donné l’état d’esprit des grandes puissances. Mais nous sommes préparés aux pires éventualités ». Cependant, dans le cadre d’une politique basée sur la régionalisation du conflit, la stratégie de l’Iran consiste à augmenter le coût pour les États-Unis d’une intervention militaire.

Selon Raymond Aron, non seulement les relations entre États « se déroulent à l’ombre de la guerre »(étant donné que les États n’excluent pas jamais l’hypothèse de recourir à la force armée en vue de satisfaire leurs intérêts), mais, aussi et surtout, l’état de guerre est une histoire sans cesse renouvelée, tant la « guerre est de tout les temps historiques et de toutes civilisations». [54] Cependant, il est possible que les États-Unis reviennent en arrière et que « liberté en Irak » reste un simple intermède. L’Iran a certes adopté jusqu'à maintenant une approche plus défensive qu’offensive, sinon verbale, mais dès que les premiers missiles tomberait sur son territoire sa riposte mettrait en action tous les moyens à sa disposition. Au delà du fait que le succès des opérations contre le programme nucléaire ne soit pas garanti, les États-Unis se trouvent limités dans leur liberté d’action : tant qu’ils auront plus à perdre au Moyen-Orient qu’à gagner en Iran, ils n’interviendront probablement pas. Mais Washington n’a pas encore renoncé à stopper le nucléaire iranien. Les coûts et gains seront rigoureusement pesés à la Maison blanche.

2.2. Vers une option japonaise : un Iran démocratique au seuil nucléaire

« Les résolutions négociées ont toujours des effets plus durables que les solutions imposées. C’est une évidence. L’emploi de la force ne fait que reculer le problème. Les sanctions ne font que décaler les problèmes sans les résoudre. C’est pourquoi j’estime qu’il ne faut pas l’isoler [Iran] mais, bien au contraire le réintégrer à la communauté internationale ». 
Mohamed El Baradei

Selon Laridjani, « la reprise des recherche sur le combustible nucléaire n’est pas négociable ».[55] L’Iran veut maîtriser la totalité du cycle nucléaire. Techniquement, cela ne permet pas d’interpréter qu’il passe d’un programme pacifique à un programme militaire. Ce qui sépare le civil et le militaire est le degré d’enrichissement. Cependant les frontières sont politiques. Ahmadinejad semble convaincu que tout se joue sur le court terme et que la crise extérieure lui permettra d’échapper à la crise intérieure. Profitant du consensus qui existe dans le pays sur le sujet, il joue la radicalisation. Celui-ci pense que si l’Iran parvient à se lancer rapidement dans l’enrichissement sans trop souffrir des réactions internationales, alors le processus sera irréversible. Ahmadinejad juge que le calendrier joue en sa faveur. Cependant, il vaut mieux que la crise ait lieu dans les prochains mois plutôt que dans deux ans, quand les États-Unis auront les mains libres en Irak. Sans réaction sérieuse, il sera difficile aux États-Unis de se lancer dans une escalade à froid dans deux ans ou plus.

Jusqu’à présent, personne n’a été en mesure de démontrer que le programme nucléaire iranien dissimulait des activités militaires. Cet aspect constitue, par ailleurs, la ligne de force de ce pays qui ne cesse de souligner sa volonté de coopérer avec l’AIEA et même en proposant aux européens de s y associer. Cet argument pourrait amener d’autres pays, notamment la France, à plaider contre toute précipitation. M. J. Chirac a été net sur le sujet ; « la perspective d’un Iran militairement nucléarisé est inadmissible », mais en même temps restrictif ; « il s’agit d’empêcher l’Iran d’avoir la bombe, rien de plus ». Or, d’une part cela correspond aux assurances de Téhéran, d’autre part, son accès à l’arme nucléaire n’est techniquement pas possible avant quelque années.[56] Enfin, ce sera plus facile de suivre la situation avec des inspecteurs présents sur l’Iran qu’en leur absence.

Les activités nucléaires iraniennes sont sous le contrôle de l’AIEA. Comment progresser à partir de cet acquis non négligeable ? D’abord en le consolidant. L’Iran, membre du TNP, doit le rester. La négociation coince autour des garanties objectives. Selon El Baradei : « Ce serait une erreur colossale de refuser de négocier avec les iraniens à cause de la nature de leur système. Il faut s’asseoir auteur d’une table de négociation et parvenir à un accord qui satisfera toutes les parties». Autrement, « Il existe un proverbe politique et diplomatique, qu’un règlement durable est celui, dont aucune partie n’est satisfaite entièrement », disait S.V. Lavrov.[57]

Étant donné le contexte politique, marqué par un large consensus national autour du dossier nucléaire, il sera difficile pour les négociateurs iraniens de renoncer au cycle complet du combustible sans de contrepoids tangible. En d’autres termes, en échange de son renoncement au cycle du combustible, l’Iran devra montrer à sa population quelque chose de substantiel. Les États-Unis devront s’impliquer dans la phase finale des négociations et mettre sur pied un marchandage général tenant compte de tous les besoins de l’Iran. En contrepartie, l’Iran devra modifier quelques éléments de sa politique étrangère.

Aujourd’hui l’échec de l’islam politique est une réalité. En Iran, cela se manifeste par une claire préférence de la plupart des iraniens à considérer leur pays comme un modèle de démocratie que comme une république islamique. Les réformateurs sont la pointe de l’iceberg d’un ensemble beaucoup plus large, et remettent en cause une grande partie des idées du régime. L'Iran « n’est pas, comme la Corée du nord, un Etat en faillite qui jouerait les ermites en souhaitant quitter le TNP, ni un agresseur, ni un paria international comme l’Irak de Saddam. C’est un Etat presque démocratique, avec un certain degré de liberté lors des élections, une presse libre bien que cible d’intimidations et, surtout, un débat politique animé parmi une population rétive dont l’opinion publique. C’est sur elle que pourrait s’appuyer une bonne politique de non prolifération Iran-US », écrivait S. Cubin.

Vu que, explique Olivier Roy, «le nationalisme iranien, très vivace, s’est ancré dans la certitude que, depuis deux siècle, le pays est la victime d’un complot ourdi par l’occident », la stratégie la plus pertinente consisterait à influencer le raisonnement des iraniens sur la question de l’énergie civile. C’est-à-dire accepter l’entrée en fonction de la centrale de Boushehr. C‘est l’option qui permettrait d’exiger des reformes démocratiques plus poussées et même renforcerait le processus interne de démocratisation en Iran. Téhéran est assez près d’admettre qu’ils n’a pas besoin d’une capacité industrielle d’enrichissement de l’uranium tant qu’il ne possédera pas un parc significatif de centrales nucléaires, cela donne au moins quinze ans de répit. En revanche, selon M. Laridjani, « l’Iran utilisera la technologie nucléaire dans les domaines médicale, agricole, énergétique et industriel […] il y a une différence entre la recherche nucléaire et produire de combustible nucléaire ».[58] A court terme, l’Iran veut avoir un programme de recherche sur au moins vingt centrifugeuses[59] et faire fonctionner son nucléaire civil. Si cela lui sera accordé, l’enrichissement ne sera plus d’actualité. « Notre but c'est de produire de grandes quantités de combustible […] en Iran principalement […].Mais ça ne se fera pas tout de suite », disait Mottaki.[60]

Apres l’Irak et la Corée du Sud, l’efficacité de l’AIEA est prouvée et sur de telle base, la question revient à savoir s’il est effectivement dangereux de laisser l’Iran se doter d’une telle unité de recherche et de développement en matière des recherches nucléaires. « L’identité du régime islamique s’est certes créées dans l’adversité, mais à son corps défendant. A l’exception du terrorisme, depuis longtemps abandonné, la politique iranienne extérieure n’est pas dans l’affrontement, mais dans la revendication de l’indépendance », expliquait D Billion, directeur adjoint de l’IRIS.[61

Pour que l’Iran entre en jeu, la meilleure stratégie est que le dossier demeure multilatéral et son retour à l’AIEA. Ensuite, il conviendrait de réduire les raisons de souhaiter l’arme nucléaire par peur des Etats-Unis. Cependant il est normal de reconnaître les besoins légitimes de l’Iran en matière de sécurité ; l’associer à des discussions régionales et lui garantir ainsi une grande participation à la stabilité, comme le souligne Chubin. Sans implication directe des États-Unis dans les négociations, aucun accord satisfaisant l’Iran ne peut être conclu. Il sera malaisé de persuader l’Iran de renoncer durablement au nucléaire militaire sans lui offrir des garanties de sécurités.

En absence d’une politique américaine claire, dominée par un vide stratégique, il est impossible de prédire ce que pourraient faire les États-Unis, mais il semble que, vu les alternatives existantes, Washington pourrait être amené à un accord de ce genre. Et l’Iran ? Ce qui différencie l’Iran de l’ « axe du mal » est sa sensibilité à sa réputation internationale. Les iraniens désirent être des citoyens d’un pays normal et respecté et non comme un pays considéré mondialement comme un Etat voyou. Cela est vrai pour l’immense majorité des iraniens qui aspirent à des relations avec le monde plutôt qu’un isolement dans une citadelle assiégée. Même si les durs du régime ne partagent pas ces sentiments, ils ne peuvent se permettre de les ignorer », précisait S. Chubin.

Si, selon les déclarations iraniennes, l’enrichissement est irréversible, néanmoins l’Iran est toujours sous contrôle de l’AIEA et prédisposé à négocier. Pour que l’abandon d’enrichissement soit durable, l’Iran doit recevoir en contrepartie la garantie d’une fourniture économique et fiable de l’uranium. Pour le moment cette fourniture est comprise dans le contrat de vente avec la Russie. Mais les contrats bilatéraux ont le défaut de pouvoir être remis en cause unilatéralement. C’est là où les solutions multilatérales, par l’intermédiaire de l’UE ou de l’AIEA, peuvent intervenir. Par exemple reconsidérer les droits de l’Iran de 10 % de capacité d’enrichissement d’Eurodif sur une durée de dix ou vingt ans. L’AIEA pourrait aussi s'approprier un nouveau rôle de création d’une gestion de fourniture de fuel pour différents pays, y compris l’Iran. Cela sous forme d'ne sorte de marché, avec des prix fixes et garantis sur plusieurs années.

Cette fourniture, qu’elle soit contrôlée par l’AIEA ou par l’UE, pourrait être liée à la bonne mise en forme des reforme démocratiques, donnant le coup de pouce pour démocratiser l’Iran : l’ « énergie pour la démocratie » qui serait peut-être et finalement le véritable « atome pour la paix » en Iran. Il est important de bien gérer le processus de réformes pour inclure l’ensemble de la population iranienne. L’essentiel ici est d’éviter les pièges de la révolution de 1979. C’est l’évolution qui convient à l’Iran d’aujourd’hui, et non la révolution ou le changement de régime. Cependant, si la confiance s’installe, les États-Unis en particulier pourraient accepter enfin la souveraineté iranienne sur son cycle de combustion : « La bombe iranienne eut été acceptable, mais sans le clergé, et le clergé serait fréquentable, mais sans la bombe. La bombe avec le clergé, c’est exclu ! », disait P. Hassner.[62]

Du côté américain, B. Clinton disait : «Les démocraties ne font pas la guerre ». Pour P-M Defarges, cela reste une illusion pour deux raisons ; la démocratie est une idée, un principe. Ce qui existe, ce sont des phénomènes, des processus, des cycles démocratiques ; naissances, développement, approfondissement, consolidations mais aussi régressions et faillite ; Toute démocratie reste enracinée dans un Etat ; et n’est légitime que si elle assume les intérêts de cet Etat. Une nouvelle démocratie en Iran, si elle se veut s’enraciner, devra prouver qu’elle est fière de la grande nation iranienne et qu’elle se montrera la gardienne des intérêts ultimes de l’Iran et, d’abord, de sa sécurité. Le programme nucléaire iranien n’est pas post-Khomeyniste ; c’est un programme national.

Si nous ajoutons à l’universalisation de la démocratie libérale (Fukuyama ) l’impossibilité de la guerre entre les démocraties (Doyle [63], Clinton), nous obtenons une planète stable dans la paix perpétuelle. La Deuxième Guerre Mondiale puis la Guerre Froide ont, pour ainsi dire, institutionnalisé la fonction historique des États-Unis, la défense de la démocratie. Mais si la démocratie triomphe partout, nous aboutirons à ce paradoxe terminal que les États-Unis deviendraient, en tant que puissance militaire, inutiles au monde et vont devoir se résigner à n’être qu’une démocratie comme les autres. [64] Or, un point commun réunit les 3 QDR (1997, 2001, 2006) ; « Les forces armées doivent consolider le statut des États-Unis comme l’unique superpuissance militaire et de prééminence militaire globale : elles doivent concourir à empêcher l’apparition d’une superpuissance rivale ; elles doivent contribuer à façonner l’environnement international conformément aux intérêts américains ».[65]

Cette inutilité de l’Amérique est l’une des angoisses fondamentales de Washington, et l’une des clefs permettant de comprendre la politique étrangère américaine. En février 1998, alors qu’elle tentait de justifier un tir de missiles sur l’Irak, Mme. Albright, secrétaire d’Etat de Clinton, a défini les États-Unis comme « la nation indispensable »; Kissinger formula une même idée ; « Le leadership américain est indispensable pour parvenir à ce compromis avec l’Iran »

Pour Brunon Tertrais, la démocratie n’a pas nécessairement pour corollaire un recul de la prolifération. Parier qu’un Iran débarrassé des mollahs serait nécessairement un Iran non nucléaire et, qu'en conséquence, les Etats-Unis seraient moins hostiles, reviendrait à prendre le risque d’une sérieuse déconvenue. Cependant, la démocratisation peut avoir un impact sur la gestion d’un programme, mais non sur la décision de lancement d’un programme. Seule une solide garantie pourrait amener ce pays, dans la situation géostratégique qui est sienne, à renoncer définitivement à toute ambition nucléaire.

2.3. États-Unis/Iran : confrontation d’ambitions et convergence d’intérêts

Il y a peut de pays au monde avec qui les États-Unis aient moins de motifs de différents et partagent plus d’intérêts que l’Iran. Si, dans les années 1970, le Shah symbolisait l’amitié entre les deux pays, cette alliance n’était pas seulement affaire de personnes. Elle reflétait des réalités politiques et stratégiques qui n’ont pas disparu ». Henry Kissinger. 

Le rapport Becker-Hamilton sur l’Irak était très explicite sur le rôle de l’Iran. V. Hugo écrivait : « Ami est parfois un mot vide de sens, ennemi jamais »,. C’est ainsi que la crise qui persiste entre Washington et Téhéran peut être comparée. Autrement, L’Iran est plus que jamais aux yeux des États-Unis l’ennemi dont on a besoin. Une crise qui est unique par la profonde dimension psychologique de la rupture entre les deux pays que par les enjeux géopolitiques et stratégiques qui s’y attachent. Finalement c’est le non-sens historique et géopolitique qui caractérise les relations irano-américaines. Au fondement de l’antagonisme des deux pays, réside le fait que chacun est lié à un passé qu’aucun n’est en mesure de dépasser. Les États-Unis gardent en tête une humiliation et un échec stratégique: c’est en Iran que Washington s’est découvert vulnérable. C'est ainsi que F. Tellier perçoit la relation entre les deux pays. Quant à Téhéran : « Le peuple de l’Iran [...] a beaucoup de griefs, dont le coup d’Etat de 1953[...] l’opposition à la révolution islamique [...] le soutien apporté a Saddam […] un avion civil iranien abattu [...] Le gel des avoirs iraniens, des menaces croissantes et l’opposition aux progrès scientifiques et nucléaires de la nation iranienne [...] ».[66]

La rupture politique coïncide avec une quasi-imbrication stratégique, commerciale et même culturelle des deux nations. « Téhéran des mollahs a un look bien américain ».[67] La jeunesse iranienne évolue dans un univers façonné à l’image de l’Amérique. On ne peut comprendre la politique iranienne si l’on néglige sa dimension radicale tiers-mondiste et nationaliste qui place Téhéran dans une opposition structurelle à « l’impérialisme américain ». Autrement dit, la révolution iranienne a été tout autant anti-impérialiste qu’islamique, expliquait Olivier Roy. C’est ainsi que l’anti-américanisme idéologique fait rire la jeunesse. En février 2003, Rafsandjani a proposé de tenir un referendum sur la normalisation des relations avec les États-Unis mais s’est heurté au refus des conservateurs. Un sondage a été effectué par Abbas Abdi, haut responsable, sur la question : 74 % étaient pour d’un rapprochement avec les Etats-Unis. L’anti-américanisme de la Révolution appartient déjà au patrimoine historique de l’Iran.

Le fameux Grand Moyen-Orient est sans doute est sans doute en train de se former, il ne se forme pas à l’initiative des États-Unis, mais contre eux. Cependant, la priorité de Washington dans la région devrait être de valoriser les points stables et les Etats qui tiennent debout, dont fait partie l’Iran. C’est-à-dire que l’on assiste à une inversion d’un certain nombre de priorités stratégiques. L’Iran demeure néanmoins l’un des pays politiquement les plus importants du monde musulman. Si les États-Unis souhaitent modifier en profondeur les rapports de force au Moyen-Orient, ils ne peuvent pas se contenter du maintien du statu quo : « L’impact régional recherché par les États-Unis ne peut avoir pour épicentre que l’Iran. C’est précisément parce que l’Iran a été à l’origine et au cœur de tous les changements majeurs intervenus au cours du XXe siècle qu’il est désormais au cœur de la stratégie américaine dans la région ».[68]

Les attentats de 11 septembre, puis la lutte contre le terrorisme lancée dans la foulée bouleversent totalement la donne. Les Américains découvrent les dérives de l’Islam extrémiste Sunnite et le double jeu d’Etats comme l’Arabie Saoudite ou la Pakistan. Depuis le 11 septembre l’Arabie saoudite n’est plus perçue comme un allié privilégié. Washington vise à marginaliser, grâce au pétrole irakien, l’importance de celui de l’Arabie Saoudite [69]. Cela exige un Irak stable, qui nécessite la coopération de l’Iran. Iraniens et Américains partagent les mêmes intérêts ; ils souhaitent établir à Bagdad un régime stable et démocratique et ne veulent pas des fondamentalistes Sunnites. Mais, du fait que les États-Unis les menacent, ils ont intérêt à maintenir l’Irak dans un état d’instabilité tout en évitant une guerre civile à grande échelle pour se poser en acteur incontrôlable d’une solution.

Jouer la carte chiite en Irak peut cependant s’avérer extrêmement dangereux pour l’Iran. En Irak, comme en Afghanistan, Téhéran joue la carte de la stabilité: il s'agit d'une attitude purement pragmatique. Un état d'insécurité à ses frontières de l’est et l’ouest serait une catastrophe économique et politique. De même, un Irak post-Saddam n’a pas intérêt à s’inspirer du modèle iranien. Un Irak démocratique ne peut qu’affaiblir les positions du régime clérical iranien et pourrait contribuer à sa chute, conformément à la volonté américaine. De son aptitude à gérer cette situation paradoxale, marquée à la fois par l’ouverture d’un nouveau champ d’initiative dans un pays où il a des intérêts essentiels, et par l’apparition de nouvelles menaces à partir de ce même pays, dépend en partie l’avenir du régime iranien. [70]

« L’Iran grande nation, trop importante stratégiquement pour être ignorée ou isolée ».[71] Une situation géopolitique qualifiée d’« empire de milieu », l’Iran se situant à l’intersection de plusieurs mondes (Arabe, turc, indien, russe), au point de rencontre de plusieurs espaces (Moyen-Orient, Caucase, Asie centrale, sous-continent indien, zone de la Golfe Persique), entre trois mers (Caspienne, Golfe Persique, mer d’Oman), non loin de l’Europe et à la porte de l’Asie centrale. L’Iran est le seul pays faisant la jonction entre les deux bassins pétroliers et gaziers les plus important du monde, ceux du Golfe Persique et de la Caspienne. [72] Cela dit, L’Iran est appelé à jouer un rôle vital–décisif, en certaines circonstances- dans le Golfe et au sein du monde islamique. «Un gouvernement américain avisé n’a pas besoin qu’on lui explique combien il est souhaitable d’améliorer ses relations avec ce pays », écrivait le très réaliste H. Kissinger.

De ce point de vue, l’Iran ne peut se désintéresser d’aucun des grand ensemble qui l’entourent, au moins autant du fait des menaces qu’il font peser sur l’Iran que des opportunité qu’ils recèlent, c’est pourquoi : « l’Iran a toujours perçu sa position géopolitique sous le mode obsidional, dans l’appréhension constante des menaces que font peser sur lui les Etats ou les nations qui l’entourent ».[73] Dans cette perspective, l’histoire et ses représentations ont leur part. La méfiance à l’égard de ce monde par ailleurs objet de toutes les fascinations est la chose la mieux partagée en Iran. Cependant, Le seul vrai ancrage d’Amérique -réellement solide- dans la région a toujours été l’Iran. Téhéran ne nie pas que le seul grand gagnant de la sécurité de la prospérité de l’Iran soit l’Amérique. Personne ne doute à Téhéran que le rapprochement avec Washington ferait disparaître toute menace militaire sur l’Iran.[74]

Pour N. Barzin, le contrôle de la propriété du pétrole ou l’obtention de ses bénéfices sont des éléments d’importance mais demeurent une préoccupation secondaire. Le premier facteur –production et transport- affecte directement l’économie mondiale. Une économie qui, depuis la 2eme Guerre mondiale, s’est construite sur la base d’une fourniture énergétique bon marché qui s’effondrerait si cette base se trouve modifiée. Cela suppose bien une stabilité permanente dans la région. « L’Iran et les États-Unis ont le même intérêt à ce que soit rétablie la stabilité. Beaucoup de problèmes cruciaux auxquels les États-Unis seront confrontés au XXIe siècle –le terrorisme international, le trafic de drogue, la prolifération des ADM- exigent une coopération avec l’Iran pour être traités efficacement. »[75]

L’intérêt principal des États-Unis dans le Golfe persique est le libre acheminement du pétrole. La production et l’exportation ininterrompue du pétrole et du gaz sont des intérêts immédiats de l’Iran et des Etats-Unis. « La position stratégique de l’Iran et ses ressources pétrolières lui ont donné [...] Une importance tout à fait particulière. Pendant la guerre froide l’Iran était l’un des garant de la stabilité dans le Golfe ».[76] Approximativement 25 % de la production mondiale de pétrole vient de la région de Golfe, dont la production est la plus économique au monde. Toutefois, dans cette équation, la position géostratégique de l’Iran joue un rôle important pour désenclaver une partie des réserves de pétrole de la Caspienne.

Les États-Unis et l’Iran ont un même intérêt stratégique au développement stable du transport de l’énergie du bassin Caspien. Ils ont aussi intérêt à limiter la dépendance des pays importateurs vis-à-vis de la Russie. « La raison pour laquelle les ressources [...] de la Caspienne ont été jusqu’à présent peu développées, c’est la difficulté de leur accès au marché extérieur, la Caspienne étant une mer fermée. Il faut traverser un certain nombre de pays pour accéder à la mer Noire, et par là à la Méditerranée. Au moins d’exporter au nord par, au sud par l’Iran [...] la route iranienne apparaît la plus logique en terme de trafic et de coût », expliquait C. de Margerie.[77]Les incertitudes géopolitiques récentes renforcent l’argument en faveur des voies de passage multiples pour les oléoducs et gazoducs : « Nous souhaitons justement éviter de nous retrouver liés à un seul pays. D’où notre intérêt à voir se développer plusieurs voies d’exportation », déclarait Christophe de Margerie.

Le rapport du « groupe pour le développement d’une politique énergétique nationale » de mai 2001, soulignait « le déséquilibre fondamental entre l’offre et la demande » en matière énergétique des États-Unis et la crise qui en découlerait pour l’Amérique, « compromettant inévitablement […] la sécurité nationale »[78]. La production contemporaine de la stratégie américaine est largement dominée par les problématiques de la sécurité énergétique, dont le but est de maintenir l’approvisionnement en pétrole des États-Unis. Aux États-Unis, le maintien de la consommation d’hydrocarbures possède une dimension particulière, dans la mesure où il détermine une activité économique créatrice d’emploi. La production de l’Iran est au dessous du rythme qui correspondrait à ses réserves; en fait, il est le seul producteur du pétrole et de gaz capable d’augmenter sa production. En cela, il représente pour les États-Unis une solution possible, à l’échelle d’une génération.[79]

De son coté, l’Iran n’a pas été en mesure d’investir dans le renouvellement des équipements de l’industrie pétrolière : « L’Iran a besoin, chaque année, de quinze milliards de dollars d’investissements dans les secteurs gazier et pétrolier pour maintenir son niveau d’exploitation actuel et répondre aux besoins en croissance intérieure »[80]. Sur les soixante principaux gisements pétroliers iraniens, 57 auraient besoin de réparations majeures. Téhéran a surtout besoin d’investissement et de technologie et pas seulement dans le domaine nucléaire. Les pays du Golfe grâce à la technologie américaine ont pris une avance d’une génération sur l’Iran en termes de qualité du matériel. Les sociétés pétrolières américaines habituées à la réflexion stratégique, sont déjà passées à l’offensive. : Robert H. Pelletreau ne cache pas qu’ « au Congrés, le représentant Lee Hamilton, dont la voix fait autorité, a plaidé en faveur d’un réexamen de la politique américaine à l’égard de l’Iran ».

L’Iran est le principal fournisseur de pétrole à la Chine, à l’Inde et au Japon, qui sont de plus en plus considérés comme compétiteurs énergétiques (en particulier la Chine). QDR 2006 l’a présenté comme le pays disposant du « plus important potentiel pour concurrencer militairement les États-Unis [...] Susceptible, à terme, de contrebalancer les avantages américains traditionnels ». Dans ce jeu géopolitique, l’Iran devient une puissance non seulement régionale, mais internationale. Les États-Unis ne peuvent ignorer, à plus long terme, le rôle que pourrait jouer l’Iran dans le cadre d’une crise contre la Chine à propos de Taiwan.

Encore selon Robert H. Pelletreau, « les relations américano-iraniennes même à leur meilleur, ont rarement été normales », mais pour Kissinger « si l’Iran décide de normaliser ses relations avec les États-Unis il ne serait pas très difficile de mettre en place les mécanismes nécessaires ». Il semble que le moment est venu de dépasser vingt-cinq années d’échec mutuel. A vrai dire, aujourd’hui les États-Unis ne savent plus quoi penser et quoi faire de l’Iran, cependant ne rien faire n’est pour elle pas concevable. Autrement, « la politique étrangère impose toujours qu’on fasse des choix ». C’est ainsi qu’à la surprise générale, les États-Unis ont annoncé le 31 mai 2006 leur disponibilité à négocier avec l’Iran à condition que ce dernier suspende ses activités d’enrichissement et de retraitement. Mais, entre temps, presque rien n’a changé.

Si des négociations auront lieu, leur résultat ne sera certes pas écrit à l’avance, car il ne faut pas perdre de vue que l’objectif principal des négociations pour les Iraniens reste de voir leur pays retrouver son statut de puissance régionale. Iraniens et Américains sont aujourd’hui en mesure de se dissuader mutuellement, ce qui leur offre une base de négociation. Washington espère la coopération de l’Iran pour réussir leur sortie de bourbier irakien. Seulement, les Iraniens œuvrent pour pousser Washington à revoir, en leur intérêt, l’ensemble de sa stratégie régionale dans le Golfe. En revanche, les Américains tiennent l’Iran par le dossier nucléaire.

Cependant les États du Golfes sont méfiants sur la question des pourparlers entre Washington et Téhéran. Ils souhaitent éviter une nouvelle secousse pour la région tout en désirant en même temps l’échec de toute tentative de dialogue sérieuse entre Washington et Téhéran, dont l’entente se ferait nécessairement à leur détriment. La guerre entre Washington et Téhéran n’est pas inévitable, pas plus que la paix. Ni la paix, ni la guerre entre les deux pays ne semble souhaitée par les dirigeants arabes. Ceux-ci continuent de préférer le retour au statut quo qui garantirait, à leurs yeux, la sécurité au moindre coût.

La conclusion

La normalisation que Téhéran dit rechercher et qui conditionne sa stratégie économique, calquée sur le modèle chinois est comprise par sa conduite internationale. Nul ne peut plus ignorer l’Iran, et c’est sur la scène internationale que va se jouer l’avenir de la république islamique, à commencer par la stratégie qu’adopteront les Etats-Unis, pour qui la question iranienne devient chaque jour un peu plus prioritaire. Sur le plan stratégique et sécuritaire, les États-Unis maintiennent une présence militaire autour de l’Iran, tant au nord et au sud, qu’à l’est et à l’ouest ! L’Iran est encerclé par une puissance nucléaire qui prône son changement de régime.

Après avoir complété son encerclement, les États-Unis s’efforceront d’endiguer l’influence de l’Iran en dehors de ses frontières, en travaillant à son isolement politique et diplomatique. Cet acharnement s’explique en partie par la position stratégique de l’Iran, qui, grâce à ses potentialités humaines et économiques, à son indépendance et sa coopération militaire avec la Russie et la Chine, renforce son statut de puissance régionale moyenne et apparaît comme le dernier rempart contre une mainmise durable des États-Unis sur l’ensemble du la région. En revanche, le sentiment commun des Iraniens est que, à échéance plus ou moins brève, soit dans les mois qui viennent, soit un peu plus tard, il leur faudra répondre à la menace américaine. « Ceci [l’invasion de l’Irak] n’est que le début […] je n’exclurais pas le même scénario survenu en Irak, pour l’Iran et la Corée du Nord », déclarait M. D. Rumsfeld. Coté iranien, la question reste la suivante que faire ? Face à cette menace, la République islamique, sans l’influence d’une idéologie quelconque, a fait le choix de ce que le Chubin qualifie de « dissuasion minimale basée sur l’augmentation du coût d’une intervention pour l’adversaire ». C’est le même choix que le Shah avait envisagé il y a trente ans : avoir la capacité de développer les armes si un jour la survie de la nation en dépendait.

Les États-Unis voient dans la volonté d'un pays riche en pétrole de poursuivre un programme nucléaire civil une incohérence qui constitue en soi une preuve que l’Iran cherche la bombe. Les Européens, de leur part, ne cachent pas leurs inquiétudes ou leurs soupçons. Jusqu’à preuve du contraire, l’incertitude reste de mise, entretenue par chacun des protagonistes. D’une part, l’Iran sera plus convaincant aux yeux de ses interlocuteurs s’il n’avait pas dissimulé certains faits et s’ils ne multipliait pas les manœuvres dilatoires à l’encontre des inspecteurs de l’AIEA et les négociateurs Européens. D’autre part, les États-Unis seraient plus crédibles s’ils avaient pu prouver que l’Irak détenait bien des ADM et l’Etat Hébreu s’il n’avait pas mené un programme secret et signé le TNP. La bonne foi des Moudjahidine du peuple est aussi douteuse que celle de l’opposition irakienne qui a fourni l’essentiel des informations à Washington sur l’existence des ADM en Irak.

Nul ne peut ignorer ce pays, l’Iran. En terme géopolitique, l’Occident considère ce pays comme un allié potentiel, un ami stratégique au regard de son positionnement clef au carrefour du Golfe, du Caucase et de l’Asie, ses richesses énergétiques et son influence sur divers théâtres de crises: il s'agit d'une vision idéalisée. Toutefois le vrai ancrage des États-Unis dans la région ne pourrait se faire qu'en Iran. Les pays arabes de la péninsule n’apprécient plus la présence américaine. Le sort de l’Irak est incertain dans un avenir proche. Le soutien inconditionnel des Etats-Unis à l’Etat Hébreu leur a coûté cher en terme politique. Israël est de plus en plus critiqué. Néanmoins, si dans le cas de l’Irak, les États-Unis avaient misé sur leur certitude d’y trouver des ADM, ils insistent dans le cas de l’Iran sur son intention d’utiliser son industrie nucléaire à des fins militaires. Dénoncer le programme iranien en maintenant le silence sur les stocks nucléaires d’Israël ne créera pas un environnement de coopération devenu désormais très urgent dans une région très instable.

La posture extérieure de l’Iran dépend en premier chef des négociations sur le nucléaire. L’issue de la crise nucléaire iranienne se trouve à Washington, car seuls les États-Unis peuvent donner à l’Iran les compensations politiques, économiques et stratégiques quelle exige. Les raisons pour lesquelles l’Iran se trouve isolé de la communauté internationale sont relativement simples et facile à énumérer : le manque de relations diplomatiques formelles avec les États-Unis. L’Iran a besoin de négocier avec les États-Unis pour trouver enfin sa place dans le système de sécurité régionale. Cependant, l’hostilité américano-iranienne trouve ses racines dans les visions opposées de l’avenir du Moyen-Orient. Les États-Unis cherchent à consolider sa domination sur une région névralgique, tandis que l’Iran est prisonnier des contradictions de sa propre constitution. L’existence de nombreux centres décisionnels dans les domaines politiques et économiques est un autre problème qui ajoute de la confusion dans le secteur de la politique étrangère. Ceux-ci se neutralisent et paralysent la diplomatie iranienne.

Téhéran poursuit un objectif géopolitique d’envergure : rompre son isolement et devenir le moteur d’opposition à la présence militaire au Moyen-Orient. Déjà allié de la Russie coopérant avec la Chine, l’Iran joue la carte de la fraternité islamique contre l’omniprésence américaine. Téhéran a appris le pragmatisme, les dirigeants iraniens pratiquent désormais une politique d’ouverture diplomatique tous azimuts. En revanche, trois constantes quasi-immuables caractérisent l’approche américaine au Moyen-Orient : hégémonie, instituons de relais politiques locaux et consolidation des acquis stratégiques. Dés lors la politique américaine dans la région est définie de manière à garantir l’aboutissement de trois objectifs-phares : la préservation des intérêts d’Israël, la mise en difficulté de la Russie et autres concurrents potentiels et le maintien des intérêts pétroliers.

Le gouvernement iranien se trouve dans une situation plutôt avantageuse car il peut choisir entre deux options : négocier au prix fort la fin de ses activités nucléaires ou poursuivre son programme nucléaire avec assez peu de craintes quant à d’éventuelles sanctions. En revanche, en position de faiblesse aujourd’hui, les États-Unis pourraient inverser le rapport de force en leur faveur dans la perspective d’un vaste marchandage avec Téhéran. Mais cela suppose de résoudre la question palestinienne pour marginaliser le régime à l’intérieur comme à l’extérieur. Par ailleurs, un grand marchandage exige d’inclure la question du nucléaire israélien, indissociable du dossier nucléaire iranien. La solution ne pourrait être qu’une zone exempte d ‘arme nucléaire dont les frontières resteraient à définir. Finalement, l'on attend une politique étrangère des Etats-Unis plus rationnelle, respectueuse de ses alliés internationaux, moins favorable à Israël, plus humaine; dans ces conditions le but sera au minimum, de s’assurer que l’Iran respecte le système de garanties renforcé prévu dans le protocole additionnel.

Selon Lavrov, chef de la diplomatie russe, « Il existe un proverbe politique et diplomatique, qu’un règlement durable est celui, dont aucune partie n’est satisfaite entièrement ». Seul un grand marchandage permettrait de sortir de l’impasse. L’Iran pourrait jouer un rôle constructif dans tous les domaines qui font partie des préoccupations internationales, s’il obtient des contreparties. Et dans cette période fragile que l’on peut interpréter comme une phase de transition entre un ordre qui est déjà mort et un ordre nouveau qui se cherche, des garanties de sécurités sont nécessaires pour réduire le risque de prolifération. Cependant, il apparaît que les États-Unis sont passés du statut de solution à celui de problème. Par conséquent, le monde est devenu infiniment moins sûr depuis que la Maison blanche est dirigée par des gens qui pensent avec leurs fusils. Le monde, en conséquence s’adapte. L’Iran fait de même aujourd’hui. La continuité de la politique nucléaire iranienne sous le régime de Shah et sous la république islamique est la meilleure preuve du fait que sa définition ne dépend pas de l’idéologie ou des considérations internes.

Dans ce jeu froid, à multiples inconnues, sans visage, L’UE – objet politique non identifié, sans stratégie - s’invite. Cependant, elle ne cesse pas de réagir vis-à-vis des États-Unis pour leurs expliquer pourquoi ils ont tort d’agir comme ceci ou cela. Il est indispensable que l’Europe, au lieu de se contenter de suivre ou de contester les États-Unis, définisse enfin sa politique au Moyen-Orient. Hélas, au contraire, et le dossier iranien le montre encore, l’Europe manque de détermination pour se positionner en dehors du parapluie américain comme une puissance responsable, ainsi elle s’aligna sur les concepts et doctrines « made in America ». Elle n’a pas ainsi saisi l’occasion d’inciter à relancer - voir réinventer- le régime de non-prolifération, qui reste inégal à bien des égards, dans un domaine où la voie d’accès à la bombe n’est autre que le développement de l’industrie civile. Au contraire, au lieu de s’engager fermement sur la voie du désarmement auquel le TNP assigne les États dotés d’armes nucléaires, les puissances européennes basculent vers la contre prolifération pour assurer une sécurité qui se résume à la préservation de leur domination technologique, militaire et stratégique.

Pour en finir et faire simple, on peut conclure en citant ces termes de Mohammad-Reza Dalili: « Premier pays de la région à avoir réalisé une révolution, élu un parlement et adopté une constitution en 1906, l’Iran est aussi le premier pays où le pétrole a été découvert dans cette partie du monde, et le premier pays du Moyen-Orient à nationaliser, en 1951 son industrie pétrolière. Cette nationalisation servira de modèle non seulement à d’autre pays pour le pétrole, mais aussi à celle du canal de Suez en 1956. La révolution islamique de 1979 est la première du genre et donne le signal du retour en force de l’islam politique sur la scène moyen-orientale et plus généralement dans le monde musulman. Il faut désormais voir si l’Iran va continuer son rôle initiateur au début du XXIe siècle en contribuant, après l’échec de l’islam politique, à l’émergence d’un régime nouveau, sécularisé par le bas, le premier du genre dans le monde musulman». Vingt cinq ans après la révolution, si le monde a beaucoup changé, la République islamique en a fait au moins autant. Celle-ci n’est plus ce qu’elle était, et ne peut saurait rester ce qu’elle est.

[1] Dario Battistello, Retour de l’état de guerre, Armand Colin, Paris, 2006, p. 273.

[2] Les israéliens font une lecture militaire de la situation ; ils voient l’atome iranien un fin simple et pure de leur suprématie dans la région en temps de paix et une menace pour l’existence de leur Etat en temps de guerre.

[3] « Le jeu iranien au sein de l’OPEP ; sa capacité de nuisance et ses limites », IFAS, 24 février 2006.

[4] M-R. Djalili &T. Kellner, « Iran, regard vers l’est : la politique asiatique de la république islamique », Rapport du GRIP, 2005, p.16.

[5] David E. Sanger, « Retarder les iraniens ou les bombarder ? », Courrier international, 23 février 2006, p.33.

[6] « Le jeu iranien au sein de l’OPEP ; sa capacité de nuisance et ses limites », op.cit.

[7] Ibid.

[8] Isabelle Facon, « La Russie et la QDR 2006 : éclairage sur la relation stratégique russo-américaine », Notes de la FRS, 31 mars 2006. 

[9] René Cagnât, « le nœud capsien : percée américaine et réplique russo-iranienne », Défense nationale, N° 5, juin 2005, p.167-178.

[10] Ibid.

[11] Vladimir A. Orlov & Alexander Vinnikov, « The great guessing game: Russia and the Iranian nuclear issue », The Washington Quarterly, spring 2005, pp. 49-66

[12] RIA Novosti (Russie), 31 janvier 2006

[13] RIA Novosti, (Russie), 23 mars 2006.

[14] Sylvie Kauffman & Natalie Nougayrède, « Henry Kissinger : un retrait rapide de l’Irak serait une catastrophe pour tous », Le Monde, 22 mai 2006, p. 16.

[15 ]Charles Lambroschini & Patrick de Saint-Exupéry, « Igor Ivanov : L'axe du Mal est une étiquette de la guerre froide », Le Figaro, 15 février 2002, p. 3.

[16] RIA Novosti (Russie), 16 janvier 2006.

[17] RIA Novosti (Russie) 6 février 2006, (Interview accordé par le vice-premier ministre russe de la défense, Sergueï Ivanov, au quotidien allemand Frankfurter Allemagne Zeitung)

[18] Ibid.

[19] Laurent Artur du Plessis, L’Iran dans la 3e guerre mondiale, Jean-Cyrille Godefroy, Paris, 2005.p. 131.

[20] Isabelle Lasserre, « Combattre la prolifération : entretien avec Mohamed El Baradeї », Politique internationale, N°. 111, printemps 2006, pp. 151-160

[21] Emmanuel Todd, Après l’empire, Gallimard, Paris, 2004. p. 11.p. 11.

[22] Philippe M. Defarges, « L’Iran et la bombe : un faut problème », Politique internationale, N°. 111, printemps 2006, pp. 187-198.

[23] AFP, «Iran : les occidentaux persistent dans leurs vaines tentatives d’intimidation », 21 janvier 2006.

[24] C’était à l’occasion d’un séminaire organisé le mois de décembre 2005 par l’institut international des études stratégiques d’El Bahreïn. Al Djazeera, 20 décembre 2005.

[25] « Quadrennial Defense Review : la vision stratégique du Pentagone », Actes de la journée d’études, FRS, du 13 mars 2006, p. 12.

[26] Christophe Reveillard, « L’Iran géopolitique », Géostratégiques, N°. 12, avril 2006, PP. 63-76.

[27] « Entretien du ministre français des affaires étrangères, M. Philippe Douste-Blazy, avec CNN », Voltaire.org, 6 avril 2006.

[28] « Iran, la bombe dans trois ans », Courrier international, N°. 794, 19 au 22 janvier 2006, pp. 26-27.

[29] Frédéric Tellier, L’heure de l’Iran, Ellipses, Paris, 2005, p. 132.

[30] RIA Novosti (Russie), 28 janvier 2006.

[31] Allusion au livre de Philipe Delmas, Le bel avenir de la guerre, Paris, Gallimard, 1995.

[32] Dario Battistella, op.cit, p. 271.

[33] Zaki Laidi, La norme sans la force, l’énigme de la puissance européenne, Les Presses Sciences Po, Paris, 2005, p. 20.

[34] Joseph Henrotin, « Iran : l’hypothèse de l’attaque : entretien avec H. Cordesman », Défense & sécurité internationale, N°. 15, mai 2006, pp. 42-45.

[35] Shahak, « Israël tente de former une coalition anti-iranienne », Problèmes politiques et sociaux, N° 720, 28 janvier 1994, p. 16-17.

[36] Mokhtar Chankiti, « L’avenir du programme nucléaire iranien », Aldjazeera, 31 janvier 2006

[37] Seymour Hersh, « L’enjeu iranien », Alternatives, 11 avril 2006.

[38] Le Guelte Georges, « La prolifération dans une économie en voie de mondialisation », Politique étrangère, N° 3, printemps 2004, pp. 625-636. Duval Marcel, « La prolifération des armes de destruction massive : fantasme ou réalité ? », Défense nationale, N°. 8/9, 2001, pp. 5-25.)

[39] Interview de Bruno Tertrais, « L’Iran : la bombe au poing », le Point, FRS, 20 avril 2006.

[40] Alexis Debat, « y a-t-il une vie après la Maison-Blanche ; entretien avec Bill Clinton », politique internationale, N°. 110, Hivers 2005/2006, pp. 83-95.

[41] Dario Battistella, ob.cit., p. 189.

[42] Nader Barzin, L’Iran nucléaire, Harmattan, Paris, 2005, p. 217.

[43] Adelkhah Farida, « Iran », le Cavalier Bleu, Paris, 2005.

[44] Philippe Langlois, « Iran/États-Unis : les grandes manœuvres ont-elle commencé ? Défense & sécurité internationale, N°. 15, mai 2006, pp. 38-41.

[45] Pascal Drouhaud, « Prolifération nucléaire : quelles limites à la marche forcée de l’Iran ? », Défense nationale, N°. 5, mai 2006, pp. 86-97.

[46] Drimitri Delalieu, « L’influence iranienne en Irak », Note de synthèse d’ESISC, 27 décembre 2005.

[47] Bruno Gruselle, « Quel avenir pour les programmes de missiles en Iran ?, Notes de la FRS, 1 juin 2006.

[48] Olivier Roy, « Faut-il avoir peur d’Ahmadinejad ? », Politique internationale, N°. 111, printemps 2006, pp. 199-208.

[49] Mohammad R Djalili, « L’après-Saddam : espérances et incertitudes iraniennes », Politique étrangère, N°, 3 /4 2003, pp. 568-582.

[50] Philippe Langlois, op.cit.

[51] Ayelet Savyon, « La crise nucléaire iranienne », Enquêtes et analyses, N°. 189, MEMRI, 22 septembre 2004.

[52] Pierre-Jean Luizard, La question irakienne, Paris, Fayard, 2002, p. 235.

[53] Ayelet Savyon, « La crise nucléaire iranienne », Enquêtes et analyses, N°. 189, MEMRI, 22 septembre 2004.

[54] Dario Basttistello, op.cit., p. 9-10.

[55] IRNA New Agency (Téhéran), 4 janvier 2006.

[56] Voir : Bruno Tertrais, « L’Iran : la bombe fin 2008 ? », Notes de la FRS, 15 mars 2006.

[57] « Interview de S. Lavrov, ministre russe des AE, accordée à des mendias arabes le 15 mars 2006 », RIA Novosti, 24 mars 2006.

[58] IRNA New Agency (Téhéran), 11 janvier 2006.

[59] Ayelet Savyon, « L’accord Iran-Union européenne sur les activités nucléaires, Enquêtes et analyses, N°. 200, MEMRI, 30 décembre 2004

[60] Euronews, Interview avec Manouchehr Mottaki, ministre des affaires étrangère de la république islamique d’Iran », 13 juin 2006.

[61] Billion Didier, « Nationalisme nucléaire », Politis, IRIS, 27 avril 2006.

[62] Cité dans : Farida Adelkhah , ob.cit., p. 48.

[63] Selon Doyle : « Si les démocraties libérales n’échappent pas a la guerre avec des systèmes adverse, elles ne se combattent jamais entre elles ». (Cité dans, Emmanuel Todd, op.cit, p. 25.)

[64] Emmanuel Todd, op.cit, p. 26.

[65] Yves Boyer, “ La QDR en perspective”, Notes de la FRS, 28 mars 2006.

[66] « La lettre de Mahmoud Ahmadinejad à Georges W. Bush », le Monde, 9 mai 2006.

[67] Olivier Roy, L’échec de l’Islam politique, Seuil, Paris, 1992, p. 38.

[68] Christophe Reveillard, « L’Iran géopolitique », op.cit.

[69] Gérard Chaliand, D’une guerre d’Irak à l’autre : 1991-2004, Metailie, Paris, 2004, p. 191-194.

[70] Mohammad-Reza Djalili, « L’après Saddam : espérances et incertitudes iraniennes », op.cit.

[71] Robert h. Pelletreau (Ancien sous-secrétaire d’Etat pour le Proche Orient et ancien ambassadeur des États-Unis), « Iran- États-Unis : l’impérative nécessité du dialogue », Géopolitique, N°. 64, janvier 1999, pp. 73-76.

[72] « Enjeu politiques et diplomatiques 2005 », sous la direction de Pascal Chaigneau, Economica, Paris, 2005, p. 152.

[73] Christophe Reveillard, « L’Iran géopolitique », op.cit.

[74] Frédéric Tellier, op.cit, p. 162.

[75] Robert h. Pelletreau (Ancien sous-secrétaire d’Etat pour le Proche Orient et ancien ambassadeur des États-Unis), op.cit.

[76] Idid.

[77] « Total et l’Iran : histoire d’une longue persévérance : Entretien avec Christophe de Margerie, directeur général des relations extérieures de Total », Géopolitique, N° 64, janvier 1999, pp. 97-100.

[78] National energy, Report of the ntional enery policy development group, national energy policy, Washington, DC, La Maison-Blanche, May 2001. p. 34. http://www.whitehouse.gov/energy

[79] Valentin Jean-Michel, « La guerre à venir ? L’Iran et le système stratégique américain », Défense & sécurité internationale, N 05, juin 2005, pp.18-21 

[80] Darya Kianpour, « Nucléaire : besoin énergétique ou choix stratégique ? » Notes de la RFI, 13 février 2006




 
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