L’avenir du programme
nucléaire iranien, l’Iran nucléaire ; une fatalité ?
Perspectives et
scénarios.
par Tewfik HAMEL
Septembre 2007
Désormais, depuis le 9 mars 2006, le
Conseil de sécurité de l’ONU s’est officiellement saisi
du dossier nucléaire iranien ouvrant la voix à toutes
les possibilités. La perspective sur le programme
nucléaire iranien est trouble, car plusieurs inconnus
existent : nous ne savons pas à quel point le programme
nucléaire iranien est autosuffisant et, plus
spécifiquement, si des installations clandestines
existent parallèlement aux sites déclarés. De même,
quelle est la réalité des intentions américaines?
Néanmoins, il serait malhonnête d’oublier que depuis
Morgenthau, « les
principales approches théoriques qui ont forgé la
discipline des relations internationales ont toutes vu
dans l’anticipation du futur l’un des objectifs
poursuivis ».[1]
Dans cet esprit, nous allons proposer quelques
hypothèses à la lumière des facteurs qui interagissent
et déterminent les rapports de force sur le terrain, de
même que nous examinons chaque option ainsi que leurs
avantages et inconvénients.
L’évolution du programme nucléaire iranien dépend des
États-Unis et de ses décisions dans les mois à venir.
Même si d’autres acteurs, la Russie, l’Europe, la Chine,
l’ONU ou des évènements – la situation en Irak, la
capacité à détruire le parc nucléaire iranien, le prix
de ces éventuelles destructions si celles-ci auront
lieu, l’évolution intérieure du régime iranien et la
perception par celui-ci de la politique américaine au
Moyen-Orient, la perception israélienne de l’évolution
du programme nucléaire[2]
- peuvent influencer la décision des Etats-Unis. Le pays
hégémonique a suffisamment de moyens pour imposer la
décision qui lui semble convenable. Toutes les options
lui sont ouvertes : du bombardement des installations
iraniennes à la tentative de changement de régime,
jusqu'à l’acceptation de la souveraineté de l’Iran sur
son cycle de combustion.Toutefois, ce qui suit
se veut une spéculation, non une perspective historique
ou une prophétie.
1. Le veto américain : trois scénarios
Dans cette équation à plusieurs inconnus, le pire
comme le meilleur demeurent probables à l'avenir.
Cependant, les États-Unis pourraient maintenir leur
objection à l’industrie nucléaire iranienne et
intervenir pour l’arrêter. Trois options sont possibles
pour atteindre ce but : intervenir sur les fournisseurs
et partenaires de l’Iran, en particulier la Russie,
tenter de changer le régime actuel pour privilégier un
autre régime plus proche des souhaits américains, ou
attaquer les installations nucléaires iraniennes.
1.1. La pression sur les
partenaires de la république islamique d’Iran.
« Nous n’accepterons
pas, si tant est que pareille chose puisse advenir, que
la Russie devienne une réplique des États-Unis ou de la
Grande Bretagne, par exemple […] pour les Russes, un
État puissant n’est pas une anomalie dont il faut se
débarrasser. Ils voient bien au contraire un garant de
l’ordre, en même temps que l’initiateur et le moteur de
tout changement
». Vladimir Poutine.
Outre leurs relations politiques et de sécurité, Téhéran
et New Delhi ont renforcé leur coopération économique
depuis le début de la décennie. Le cœur de l’Inde
balance entre Washington et Téhéran mais penche de plus
en plus du coté des États-Unis qui lui ont offert un
partenariat stratégique, en contrepartie d’un soutien de
l’Inde à la politique iranienne de l’occident.[3]Cependant, « Nous
avons besoin de 100 millions de mètres cubes de gaz par
jour: les États-Unis pourront-ils nous les fournir ? »,
déclaraitle ministre Indien des
hydrocarbures.[4]
Pour le quotidien indien « The
Pioncer », l’Inde a voté
contre l’Iran, mais l’opinion publique reste divisée.
New Delhi doit d’abord penser à ménager son allié
israélien, férocement attaqué par le président
Ahmadinejad, pour demeurer dans la bonne grâce de l’ami
américain. Ensuite, l’Inde est entourée de puissances
musulmanes Sunnites comme le Pakistan et le Bengladesh,
elles-mêmes opposées à un Iran nucléaire. La gauche, au
contraire, critique l’alignement systématique du l’Inde
sur la position de Washington dans cette affaire comme
dans d’autres.[5]
Manque de volonté ou incapacité, le
régime chinois s'oppose à l'arrestation du transfert de
technologies sensible vers l’Iran. Les États-Unis ont
été amenés à sanctionner à plusieurs reprises des firmes
chinoises. En janvier 2005 sept firmes chinoises ont été
sanctionnées pour avoir vendu des technologies
nucléaires à Téhéran. Quoi qu’il en soit et malgré les
pressions américaines et les mesures prises par la
Chine, l’Iran a réussi jusqu’à présent à maintenir des
relations de proximité avec certains fournisseurs
chinois. Il continue ainsi de bénéficier – peut-être à
l’encontre du souhait de Pékin- de transferts de
technologies.
La poursuite de ces relations entre la Chine et l’Iran
s’explique en grande partie par des intérêts économiques
des sociétés chinoises privatisées. Cependant, le doute
subsiste dans l’esprit de nombreux observateurs quant
aux intentions et arrière-pensées de Pékin, en raison du
fait que certaines sociétés restent tout de même proches
du régime chinois et qu’en outre Pékin ne semble pas
avoir été très pressée de prendre des mesures pour
arrêter ce type d’activités. En revanche, une protection
diplomatique a été offerte par Pékin à Téhéran, qui
s’explique en partie par le souci chinois de protéger
ses intérêts énergétiques avec l’Iran et de tirer des
bénéfices supplémentaires en ce domaine. Vu de l’Iran,
le soutien chinois a élargi la marge de manœuvre de
Téhéran et compliqué les efforts des négociateurs
européens.
Pendant que la troïka européenne tentait durant l’année
2003 d’obtenir un accord sur le nucléaire, Téhéran
négociait par ailleurs une alliance stratégique de
poids. Le 28 octobre 2004, Pékin et Téhéran signaient un
accord prévoyant que la Chine achète 250 millions de
tonnes de gaz sur une période de 30 ans. L’Iran
s’engagerait à exporter vers la Chine 150.000 b/j
pendant 25 ans au prix du marché. La valeur de ce
contrat a été évaluée entre 70 et 100 milliards de
dollars. Subitement la Chine est appelée à terme de
devenir le premier client de l’Iran.[6]Ces investissements chinois dans le secteur des
hydrocarbures iraniens, s’ils se matérialisent,
pourraient avoir pour conséquence d’affaiblir la
politique de sanctions économiques menée par Washington
à l’encontre de Téhéran.
Les intérêts de Pékin et de Téhéran deviennent ainsi
complémentaires. Cette communauté d’intérêts s’est
traduite à travers l’accession de l’Iran au statut
d’observateur à l’OCS, club régional qui permettait à la
Chine de garder un œil sur l’Asie centrale et ses
ressources énergétiques.[7]Or,
la QDR 2006 considère l’Asie centrale comme l’un des « nouveaux
carrefours géostratégique où les États-Unis cherchent à
façonner non seulement les choix des pays de ces
régions, mais les choix des pays en dehors de ces
ragions qui y ont des intérêts ou des intentions ».[8]
Le 28 avril 2005, G Bush avait déclaré : « Les
Russes comprennent ce que comprennent les États-Unis
[…]. Nous ne pouvons pas faire confiance aux Iraniens
[…] on ne peut les autoriser à enrichir l’uranium ».
Au lendemain de cette déclaration, l’ex-président
Rafsandjani, lui a répondu que « l’Iran
enrichira l’uranium à n’importe quel prix, mon pays est
totalement résolu à disposer de tous les secteurs de la
technologie nucléaire, y compris en ce qui concerne
l’enrichissement de l’uranium ».[9]
Un tel contexte illustre aussi l’embarras des Russes
coincés entre leurs intérêts financiers, leurs craintes
d’une arme nucléaire iranienne et leur humiliation de
voir Washington surgir sur la caspienne, compromettant,
à deux pas de l’Oural, la défense aérienne du pays,
concurrençant son approvisionnement énergétique en Asie
centrale et, dérangeant, du Daghestan à l’Ossétie, la
pacification en cours de ce qui lui reste du Caucase[10]
A partir de 1995, les gouvernements
américains successifs ont initié une campagne contre la
coopération nucléaire de la Russie avec l’Iran. Les
réactions de l’élite politique russe face à la pression
américaine pouvaient être divisées en trois grandes
écoles de pensées :
[1] La première considère que la politique
américaine est étroitement motivée par la tentative
d’éjecter la Russie du marché lucratif de l’énergie.
Cette école de pensée continue de guider la majorité de
l’élite russe dans l’attitude à adopter vis-à-vis de la
question iranienne, y compris Poutine lui-même. Cette
école accuse Washington de vouloir s’approprier le futur
marché nucléaire iranien, lorsque les deux États auront
normalisé leurs relations.
[2] Pour le second groupe, les vraies racines de la
politique des États-Unis vis-à-vis de l’Iran se
trouvaient dans l’influence exercée par le lobby
israélien à Washington. Pour eux la première
préoccupation de Washington trouve son origine en
Israël. Le même constat vaut pour ses sources de
renseignements; cela dit, les services américains
pouvaient être mis en doute.
[3] Le troisième groupe pensait que les
États-Unis se servaient de la carte iranienne comme d’un
atout, pour d’autres intérêts, dans leur dialogue avec
Moscou.
Il est vrai que sur une
initiative de Congrès, Washington conditionna son aide
financière à la Russie à la renonciation par Moscou du
contrat de Boushehr. Le secrétaire d’État Américain,
Warren Christopher, parla en 1995 du lien entre le
renoncement au contrat russo-iranien et la participation
de la Russie aux rencontres du G-7 et de sa
transformation, plus tard, en G-8. Lors de plusieurs
discussions, des officiers Américains ont même suggéré
de lier le projet de Boushehr aux négociations sur le
traité ABM. Certaines voix russes ont adopté une
rhétorique similaire. Par exemple, Vladimir Loukine,
ancien ambassadeur Russe à Washington et ancien
président du comité des affaires étrangères de la Douma,
a décrit la logique derrière la décision de la Russie,
dans les termes suivants : « Notre
contrat avec l’Iran vaut un milliard de dollars. Si les
États-Unis sont prêts à nous indemniser de ce montant,
c’est une chose. Dans le cas contraire, considérant que
l’aide financière accordée par les États-Unis à la
Russie est bien plus faible que le contrat
russo-iranien, il n’y a […] plus rien à ajouter ».[11]
Ainsi, les Russes
s’interrogent : un pays à dimension d’empire qui, hier
encore, faisait trembler le monde, peut-il s’accommoder
du statut dégradé de puissance moyenne ? La nostalgie
impériale ne tarde pas à se manifester. Dans telles
conditions, il semble difficile que les Russes acceptent
de se faire acheter par les États-Unis pour sortir de ce
contrat et n’a pas été encore démontré par la haute
administration russe ! Aussi, au-delà des intérêts
économiques, l’idée de « perdre »
l’Iran au profit de Washington ne pouvait même pas être
envisagé par une direction russe habituée à évaluer son
succès en politique étrangère comme un jeu où la somme
est nulle dans les sphères d’influence géopolitiques.
« Il est difficile de dire quelle sera la réaction de
Téhéran et ce que deviendra la réputation de la Russie
si, à ce moment difficile pour l’Iran, elle rejoint les
pays occidentaux et vote pour les sanctions, surtout que
l'on a pas oublié ce que Moscou a fait à une époque en
Afghanistan (en abandonnant Najibullah à la merci des
Talibans) et qu’elle a délaissé l’Irak, il y a deux
ans », concluait le politologue R. Safarov.[12]
Les Russes auraient sans
doute préféré geler unilatéralement le projet de Boushehr plutôt que d’être perçus comme pouvant être
achetés par les Etats-Unis. Néanmoins, Moscou semble
très consciente de l’importance de l’Iran : « Nous
n’utiliserons jamais l’Iran comme monnaie d’échange en
ce qui nous appartient de droit [l’adhésion à l’OMC].
L’escalade de la tension autour de l’Iran contredit
directement nos intérêts. Ce pays est proche de nos
frontières et nous jugeons inadmissible les actions
musclées dans ce pays. L’Iran n’est pas une monnaie
d’échange. L’Iran ne peut que faire l’objet d’un échange
de vues pour décider de l’attitude à adopter à son
égard », a déclaré S. Lavrov.[13]
Loin d’être efficace, la
pression exercée par les États-Unis fut donc
contre-productive, puisqu’elle conduira Moscou à se
retrancher derrière la « nature
pacifique » du programme
nucléaire iranien. : « Paradoxalement,
plus nous avons une attitude de confrontation, plus cela
fait ressortir le coté brutal de l’histoire russe »,
expliquait Kissinger.
[14]
Quand les États-Unis firent part de leurs inquiétudes
concernant le programme iranien, les Russes répétèrent
plusieurs fois à Washington : « Si vous disposez de
faits réels, étudions-les », (propos d'Ivanov ex-chef de
la diplomatie russe[15].).
Malgré l’ambiguïté des dirigeant iraniens, les
Russes insistent encore sur le fait que s’ils
reconnaissent qu’il pût y avoir un problème iranien,
cela n’est pas dû à la pression américaine mais qu'il
était le fruit de leurs propres inquiétudes au sujet de
la prolifération des ADM aux frontières russes.
D’après V. Orlov et A Vinniko, à
partir du 2003, un rapport officiel du ministère de la
défense classa l’Iran et la Corée du Nord, parmi les
pays ayant un « statut
obscur » en matière de
programme nucléaire. Malgré les inquiétudes de Moscou,
le Kremlin semble avoir fait un choix stratégique en
direction du renforcement de ses liens économiques et
politiques avec l’Iran. Avec pragmatisme, Moscou
témoigne sa gratitude à Téhéran pour son approbation (ou
du moins sa non-opposition) à la réalisation des
objectifs politique russes.
Le président Poutine a clairement
fait savoir que les pressions américaines n’empêchent
pas la Russie de poursuivre sa coopération avec l’Iran
sur le plan du nucléaire civil. « La Russie dans
certaines mesures est déçue que les Iraniens aient
rejeté sa position. La Russie a déployé des efforts
intenses dans la recherche d’une solution qui convient à
l’Iran, à la troïka européenne, aux États-Unis et qui
répondent aux intérêts de la communauté
internationale », explique V. Orlov[16].
Cependant, selon S. Ivanov, « la Russie a voté au
conseil des gouverneurs de l’AIEA comme la majorité des
membres. Ce consensus est un message. Mais la Russie
s’est opposée à ce que le dossier nucléaire soit retiré
de la compétence de l’AIEA et entièrement transmis au
conseil de sécurité ».[17]
Au problème de savoir si la Russie approuvera des
sanctions au cas où l’Iran refuserait la proposition
russe, le vice-ministre répond : « Nous n’en sommes pas
là. La présence d’inspecteurs de l’AIEA en Iran revêt
une grande importance. Si on les empêche de travailler
là-bas, ce sera contre-productif ».[18]
La position de la Russie vis-à-vis de
l’Iran rejoint celle de l’Occident : « un
Iran nucléaire est inacceptable ».
Cependant, la grande différence réside en ceci ; alors
que les États-Unis considèrent l’Iran comme un
avant-poste de la tyrannie, la Russie le traite comme un
partenaire commercial. Devenu un acteur secondaire des
relations internationales, la Russie accepte mal son
nouveau statut. Les récentes ventes d’armes à l’Iran
montre que l’opposition de Moscou n’est pas juste
verbale et se justifie en ceci : « Le plus possible
d’armes doivent être vendues à l’Iran avant qu’un
embargo international n’entre en vigueur », ainsi qu’
« au cas où les États-Unis décideraient d’entrer en
guerre contre l’Iran, la Russie doit fournir ce dernier
en armes au point que les américains s’embourbent
là-bas, au moins aussi profondément qu’en Irak ».[19]
La Russie voit en l'Iran un
partenaire pour la stabilité de la région et ne risquera
pas de tenir ses relations avec lui sur une question où,
ce sont les États-Unis et Israël qui voient mal là où
ils n’existent pas. Et cela, surtout après leurs
incapacités de trouver des ADM en Irak. Las et méfiant à
force de jouer l’intermédiaire, la Russie a avancé une
hypothèse à long terme favorable à la poursuite de la
coopération avec l’Iran, mais en gardant en même temps
un dialogue étroit avec les États-Unis et l’UE-3. Au
contraire des États-Unis, et au moins de quelques Etats
européens, la Russie ne semble pas croire que l’Iran ait
déjà pris la décision politique de rechercher l’arme
nucléaire. Mais elle reconnaît que Téhéran pourrait
prendre une telle décision si sa situation vis-à-vis de
la communauté internationale venait à se détériorer.
« L’Iran, lui, pourrait bien, s’il se sent le dos au
mur, développer au-delà du tolérable ses capacités
nucléaires », affirmait El Baradeї, directeur de l’AIEA.[20]
1.2.
Changement de régime : manipulation interne et pressions
externes « Le conseil de sécurité peut faire
pression sur l’Iran mais ce n’est pas la solution. Le
principe des sanctions reposait, en fait, sur une vision
idéaliste des relations internationales. On partait du
principe que grâce a cette punition, les gouvernements
fragilisés et que les peuples pourraient les renverser.
Or, à chaque fois, c’est l’inverse qui se
produit ».
Mohamed El Baradai.
Le recours à la force ne peut être
le cœur de la stratégie américaine à l’égard de l’Iran
dès lors que Washington a lui-même de profondes
réticences à y recourir. Ces considérations imposent de
privilégier la voie des pressions politico-diplomatiques
et économiques. Pendant et après l’invasion de l’Irak,
l’administration Bush a multiplié les déclarations,
déclarant que la « contagion
démocratique » allait
gagner l’Iran et y provoquer la chute du régime. Pour y
parvenir les États-Unis travaillent à l’isolement
politique et diplomatique de l’Iran -en le privant de
ses alliés régionaux- accompagné d’une stratégie de
déstabilisation directe et indirecte. L’affaiblir
économiquement est une condition indispensable pour le
rendre vulnérable aux pressions ou pouvoir recourir à
l’option militaire et renverser le régime.
Selon El Baradei, « le conseil de
sécurité est un organe dont l’action dépend de la
situation géopolitique » et tout repose en partie sur la
détermination des nations occidentales à arbitrer entre
les enjeux liés au programme nucléaire iranien et leurs
intérêts économiques. Les résultats sont contrastés et
la liste est déjà longue des nations occidentales qui
ont choisi d’investir dans le secteur énergétique
iranien. Les investissements étrangers sont un moyen de
pression essentiel sur Téhéran sur lequel il n’existe
pas encore cependant aucun front uni des nations
occidentales. Et, pour Kissinger, « si une alliance
tourne à la course en solitaire en faveur d’un camp,
l’opinion publique n’acceptera pas de la soutenir ».
En outre, «l’Iran, autre
cible obsessionnelle, est un pays stratégiquement
important mais clairement engagé dans un processus
d’apaisement intérieur et extérieur »[21]
Les Occidentaux veulent croire que
leur détermination fera fléchir le régime iranien. Une
déclaration de la présidence du conseil de sécurité,
adoptée à l’unanimité adresserait un signal fort de la
communauté internationale. Mais celle-ci n’est pas
unanime; elle a plutôt tout d’un fantôme ; elle existe
sans exister. Quant aux Occidentaux, rien ne garantit
qu’ils soient unis. En effet, les terrains de dissension
ne manquent pas : quelles sanctions faut-il appliquer ?
Des sanctions dures ou douces, massives ou ciblées sur
les hommes au pouvoir (ce qui risque d’être compliqué,
sachant que nombre d’entre eux ont très probablement
pris leurs précautions et rendu anonymes leurs
ressources financières) ?[22]
« Il est
tout à fait juste de parler de collaboration étroite et
de communauté d’intérêts dans un avenir prévisible. Nous
sommes en consultations très étroites, nous avons une
approche très semblable de ce qu’il faut faire »,
déclarait un diplomate Européen. Léon Hadar, analyste à
l’institut Cato, s’interroge même sur l’unité
américano-européenne, de pure circonstance. « Je
ne suis pas sûr, à mesure que le jeu se compliquera avec
la réaction de l’Iran, la Russie et laChine,l’accord mutuel tiendra ».[23]Dans
le cadre d’une relation complexe qualifiée de« Rivalité
dans une alliance », l’Europe, la France en tête,
cherche à devenir un partenaire, égal à égal, des
États-Unis : « Le Golfe
Persique semble un monopole desEtats-Unis […] Notre
objectif est d’arriver à deux pôles capables de négocier
et travailler ensemble »,
déclarait Michel Alliot-Marie.[24]Or, « Ce ne sont qu’aux
pages 8 et 87 du QDR qu’alliés et partenaires sont
cités, l’UE et la politique européenne de sécurité et de
défense ne sont pas évoquées. L’OTAN est peu citée, elle
est sur le même plan que les alliances bilatérales (avec
le Japon, l’Inde, Australie) »,
expliquait P. de Rousiers, chef de la de la division
euro-atlantique, EMA.[25]
La perspective d’un recours à un
embargo complet contre le pétrole iranien est une menace
redoutable pour Téhéran. Cependant, une telle
perspective est également menaçante pour les économies
des pays occidentaux alliés des États-Unis et qui
jusqu’à présent sont non seulement engagés à ses cotés
dans le règlement de la crise iranienne mais qui sont
des acteurs clés de son règlement. L’alternative qui
s’impose aux européens ; « Est-ce que les acteurs clés
de l’UE se sentiront plus menacés par les armes
nucléaires iraniennes que par l’inflation ? Sans oublier
qu’un tel embargo pourrait paraître aux yeux des pays
européens comme un projet américain : « Il ne peut y
avoir pour les clients de Téhéran d’alternative au
pétrole iranien qui n’augmente leur dépendance à l’égard
des Etats-Unis » ? écrivait Frédéric Tellier. Toujours
selon ce dernier, l’Iran, que les États-Unis cherchent à
isoler, est un pays qui n’a jamais été aussi tentant
pour l’Occident dont la solidarité conditionne
l’efficacité des sanctions. C’est un pays qui entretient
des relations étroites avec la plupart des États du
monde.
Face à l’Iran, l’Occident n’est pas seulement « divisé
politiquement, mais chaque nation l’est
intérieurement ». Le champ économique s'apparente à un
cercle vicieux. Il relève des fragilités aussi bien dans
la structure de l’Iran que de celles de la supposée
solidarité occidentale, plus que jamais essentielle.
En effet, l’Iran est un pays formé
d’un noyau Perse, noyau entouré d’une ceinture de
minorités nationales non Chiites, transfrontalières, qui
constituent autant de « possibles
couloirs de pénétration pour les invasions étrangères.[26]
Plus que l’appartenance ethnique, c’est le facteur
religieux qui est déterminant en Iran. Le chiisme est le
ciment de l’unité nationale. La véritable fracture
iranienne réside dès lors entre majorité Chiite et la
minorité Sunnite. Washington allait fort opportunément
exploiter cette coïncidence.
Certes, l’écrasante majorité de la
population n’est pas heureuse de l’évolution économique,
mais n’est pas forcement opposée au régime en place. Les
réformateurs ne sont pas moins nationalistes que les
conservateurs, et le régime est assoiffé de légitimité
interne et externe. « A
chaque fois que l’on se bat contre le programme
nucléaire iranien, on a tendance à se demander si le
président iranien n’augmentera pas sa popularité dans
les sondages iranien », a
souligné M. Douste-Blazy.[27]Toutefois,
un sondage fait par un journal réformateur, a montré que
65 % des iraniens se désintéressent des négociations
avec l’Europe, 70 % des étudiants soutiennent et
appuient le programme nucléaire et que 50 % d’entre eux
pensent que l’Iran doit résister aux pressions, fut-ce
au prix de la guerre.[28]
Cependant, quelque chose dans la
jeunesse iranienne demeure irréductible à la volonté
d’instrumentalisation et de récupération. Ainsi, la rue
en rébellion a, à plusieurs reprises, elle-même, fixé
les limites de la contestation. Lors des manifestations
de juin 2003, se sont les étudiants eux même qui ont de
leur gré demandé à ne plus être soutenus par les
télévisions en langue persane de Los Angeles avant
d’ériger en slogan « ceci
est un mouvement étudiant, pas un mouvement américain ».
Adversaires du régime, les étudiants ne sont pas
partisans d’une crise qui mettrait en péril
l’indépendance nationale.[29]
La passivité des américains devant le pillage des musées
de Bagdad a constitué une erreur historique car
contre-productive tant elle flattait et confirmait les
craintes secrètes que toute la jeunesse entretient à
l’égard des Etats-Unis. De même était particulièrement
contre-productive toute la rhétorique du « changement
de régime » de
l’administration Bush qui donnait aux iraniens le
sentiment de n’espérer qu’en une répétition de
l’histoire - un nouveau 1953.
L’épreuve de vérité pour Ahmadinejad
dépend de l’issue de la crise suscitée par le programme
nucléaire, crise qu’il n a pas crée mais qu’il a
accéléré par ses déclaration sur la destruction
d’Israël. Le système est traversé de contradictions,
l’avenir du régime est incertain et celui d’Ahmadinejad
reste ouvert. L’économie reste structurellement en
crise, va encore plus mal principalement à cause des
sanctions, si celles-ci étaient décidées. Il est vrai
que le patriotisme peut, pour un temps, faire taire les
voix discordantes ; mais comment occulter le fait que
les pragmatiques, avec Rafsandjani, sont en embuscade et
aspirent à se présenter en recours ? Homme de pouvoir et
de réseaux qu’il activera tôt ou tard. De même, le
Guide, lui-même, peut, selon la constitution, démettre
le président de ses fonctions.
La nouvelle génération de gouvernants
cherche moins à « adapter »
le régime qu’à accompagner des évolutions jugées
irréversibles en évitant à n’importe prix la rupture et
le chaos. L’Iran a une vraie opinion publique, si les
mollahs estiment que la légitimité du régime est mise en
cause par la population, ils réfléchiront. Le régime ne
joue pas son va-tout, car Ahmadinejad peut aussi servir
de fusible. Si le mécontentement populaire devient
dangereux et s’il importe d’ouvrir une porte vers la
communauté internationale, alors le guide peut révoquer
le président et convoquer une nouvelle élection
présidentielle en suscitant des candidatures plus
acceptables pour les électeurs et pour l’Occident. Ce
n’est que lorsque la crise aura atteint son paroxysme
- au bord de l’effondrement économique et d’un
soulèvement populaire – que ce dernier interviendra.
Le Congrès a constamment agi de
manière à aggraver les sanctions sans jamais réellement
évaluer leur impact et leur cohérence. La logique de
cette conduite n’a finalement reposé que sur le vague
espoir que l’effet cumulatif de ces sanctions finirait
par faire plier l’Iran. Punir aveuglement ne suffit pas
à bâtir une stratégie iranienne. Le champ économique
vient immédiatement à l’esprit afin de fragiliser le
régime iranien mais est-il le point déterminant ? En
effet, l’idéologie est au cœur du régime islamique, et
de fait, si la passion prime, pourquoi imaginer que ce
régime pliera sous le poids de la raison. Le désir de
puissance économique est l’incidence de la volonté de
puissance du régime, le moteur d’un projet politique
plus vaste, pas sa racine.
On n’extirpe pas la racine du totalitarisme en le
confrontant à ses contradictions économiques pour la
raison que l’économie n’en est pas la racine,
ajoute F. Tellier.
Lancée par l’administration
américaine, la nécessité de changer de régime pourrait
prendre des formes différentes selon les circonstances
sur le terrain et le contexte régional et mondial. Les
États-Unis encerclent l’Iran; si le fossé entre
gouvernants et gouvernés se creuse encore d’avantage,
Washington serait tenté d’intensifier la pression sur le
régime iranien. Isolé à l’intérieur, ce dernier sera
fragilisé dans ses relations externes. Cela inviterait
les États-Unis à résoudre le problème nucléaire iranien
une fois pour toutes. Dans un tel contexte, différents
scénarios seraient envisageables : des sanctions
économiques, des pressions politiques, le bombardement
des cibles nucléaires et militaires. Les pressions
externes associé à des contestations internes représente
un danger de taille pour la République islamique.
Deux options se présentent; les
États-Unis axent leur politique iranienne, s’il tant est
qu'il y en ait une, soit sur l’exigence d’un changement
de régime, soit sur celle d’un changement de conduite.
Le choix de recourir à la force contre le programme
nucléaire iranien dépasse de fait le seul programme
nucléaire. Il ne peut manquer de s’inscrire dans une
logique de régime. Une telle opération n’aura pas lieu
que si Téhéran continue à s’approcher du seuil nucléaire
et que les sanctions s’avèrent inefficace. On n’en est
pas là. Paradoxalement, des sanctions pourraient
provoquer un revirement iranien :
« le gouvernement sera obligé,
conformément à la décision du parlement, d’arrêter la
coopération bénévole avec l’AIEA »,
a souligné M. Mottaki, chef de la diplomatie iranienne.[30]
4.1.3.
Des frappes militaires, opérations ouvertes ou
couvertes :
« Avec 140.000
hommes engagés en Irak pour une durée qui s’allonge,
s’en prendre à un pays cinq fois plus grand et trois
fois plus peuplé avec un sentiment nationaliste très
fort est impensable. N’importe quelle simulation aboutit
à un résultat qu’une attaque serait un échec parce
qu’elle viserait par définition que les sites connus.
Une attaque militaire aurait pour conséquences un
retrait immédiat de l’Iran du TNP. Et plus personne se
serait alors en mesure de les empêcher de développer un
programme militaire en toute légalité ». Shahram
Chubin.
Guerre opportuniste et impérialiste,
l’opération « liberté en
Irak » est-elle un simple
accident ou bien annonce-t-elle « lebel avenir de laguerre[31]» ?
[32].La guerre contre l’Irak signifie le retour à
l’anarchie hobbesienne pour cause de triples ruptures ;
la première, une rupture avec les normes
comportementales caractéristiques de l’anarchie
lockéenne; la deuxième rupture voit la guerre préventive
se substituer à la doctrine de la guerre juste ; la
troisième, la politique américaine est décidée à la
Maison blanche, de façon unilatérale. « Dieu
merci, les nations unis sont mortes »,
disait Richard Perle.
D’après Kenneth Waltz, « Si
la guerre existe parce que rien ne l’empêche »
et pour Clausewitz, elle « est
simple continuation de la politique par d’autres moyens ».
Certes, comme le disait Edward Carr, la politique
internationale est toujours politique de puissance. « Le
besoin existe non pas de dégager une puissance
supplémentaire pour servir les objectifs américains,
mais de trouver des objectifs à la montée de la
puissance américaine »,
écrivait S. Huntington, en 1997. Les États-Unis
recourent de « plus en plus » à des moyens de
« plus en plus » musclés pour attaquer des pays qui
sont pourtant faibles. G. Bush ne pouvait être plus
clair sur sa vision du monde : « Nous
sommes aujourd’hui un empire, et quand nous agissant,
nous créons notre propre réalité. Pendant que vous
étudiez cette réalité […], nous agissons de nouveau en
créant de nouvelles réalités ».[33]
La QDR de 2006 est très explicite de
la gravité du dérèglement politique et stratégique qui
est devenu la marque de l’évolution de la doctrine de
guerre de R. Rumsfeld. Selon William Pfaff, « c’est
la pauvreté intellectuelle qui est la qualité la plus
saisissante de ce document ».
L’Iran est averti que les États-Unis « se
réservent le droit de décider une action anticipatrice
». Autrement, QDR 2006 porte le message suivant « Ne
croyez que les États-Unis, enlisés en Irak, ne soient
pas prêts à déclencher en même temps une autre guerre,
si nécessaire ».
L’accord conclu par les Européens
est une défaite de facto pour les États-Unis, l’aveu
d’un échec à formuler une politique qui s’adapte aux
circonstances. Malgré ce contexte défavorable, les
menaces militaires américaines semblent être le seul
horizon politique de Washington envers l’Iran. Or, à
moins que les États-Unis apportent la preuve que l’Iran
dispose de capacités nucléaires militaires, ce que
personne n’a encore été en mesure de faire, la
communauté internationale, échaudée par le précédent
irakien, ne les suivra pas dans une éventuelle aventure
militaire contre l’Iran ; « Ni
à l’ONU, ni en Europe, même les pays qui les ont suivis
en Irak », juge Chubin.
De nombreux stratèges américains et
israéliens ont fait couler beaucoup d’encre ces
dernières années à propos du programme atomique iranien,
sa nature militaire, ses visées politiques et
stratégiques et l’éventualité de le tuer dans l’œuf. « Tout
dépend de la nature de ces attaques et du contexte
politique du moment. Si les États-Unis attaquent, ou
tout autre pays d’ailleurs, ils ne se lanceront pas dans
une compagne tous azimuts »,disait H. Cordesman.[34]
La dimension politique d’une telle action joue un rôle :
action décidé par le conseil de sécurité de l’ONU ? Ou
action des États-Unis seuls ? Ou action d’Israël seul ?
Ou avec la bénédiction des États-Unis ? Néanmoins, dans
leurs travaux, les chercheurs sont d’accord à la
quasi-unanimité pour dire que les conditions de réussite
d’une frappe ciblée ne sont pas encore réunies.
Une intervention militaire n’est
voulue que par les États-Unis et Israël. Ce dernier n’a
pas la capacité d’entreprendre une mission d’une telle
envergure. En un mot Israël est incapable d’aller en
guerre contre l’Iran à l’aide des moyens classiques,
d’où la nécessité de former une coalition anti-iranienne.
La stratégie d’Israël s’appuie sur la distinction entre
les ennemis qui se trouvent à sa portée et ceux qui sont
plus éloignés. Parmi ces derniers l’Iran, l’Irak de
Saddam, la Libye et l’Algérie, l’Iran étant jugé le plus
menaçant : «Israël ne peut
engager son armée dans un affrontement terrestre en
Iran, conformément au principe de l’attaque préventive.
Les frappes aériennes ne sont pas capables de provoquer
des dommages suffisants à Téhéran. Après tout, cette
ville a supporté des raids irakiens pendant huit années
de guerre ».>
« Israël
n’est guère en mesure à lui seul d’arrêter les Iraniens
[...] Des frappes aériennes permettaient dans le
meilleur des cas d’anéantir quelques installations
nucléaires, mais pas la totalité ; les principaux
centres de développement nucléaires ne seraient même pas
touchés, en particulier parce que leurs activités sont
menées selon trois axes différents d’une manière
relativement décentralisée, les installations et les
usines étant dispersées sur tout le territoire. Il est
d’ailleurs permis de penser que nous ne pourrons jamais
connaître l’emplacement de tous les sites »,
[35]déclarait
Daniel Leshem, haut responsable à la retraite des
services secrets israéliens. Cependant, plusieurs
frappes intensives 24 heures/24, qui s’étalent sur deux
ou trois jours sont nécessaires. Selon le général
israélien Shlomo Broum, « toute
tentative de frappe du nucléaire iranien oblige à faire
de nombreuses frappes intensives sur un nombre
relativement important de sites bien fortifiés ».[36]
L’option la plus probable se
ramènerait à la destruction ciblée des centres
nucléaires, mais la réaction iranienne déjà annoncée ne
se limiterait pas à une rupture avec l’AIEA et son
pouvoir de nuisance en Irak ; elle pourrait se traduire
par exemple par des initiatives déstabilisant le
dispositif politique et militaire américain dans la
région. Le succès d’une telle opération est beaucoup
plus difficile. Si le but officiel demeure de détruire
la capacité nucléaire de l’Iran « Il
n’est pas probable que les attaques se limiteraient
seulement à des cibles nucléaires. L’Iran a probablement
deux usines de production d’armes chimiques qu’il
faudrait détruire […] frapper les missiles de moyenne
portée […] il y a 14 aéroports militaires […] s’occuper
des capacités militaires qui peuvent menacer la
circulation dans le Golfe, donc les missiles et les
sous-marins iraniens. Cela ne sera pas facile de tout
détruire seulement avec des bombardements, il faudrait
donc des forces spéciales sur le terrain »,
a déclaré le colonel Sam Gardiner, analyste militaire.
« L’efficacité de ces
attaques
dépend de la destruction au moins de
400cibles»,
ajoute t-il; ces cibles, selon le conseiller du
Pentagone « n’ont rien à
voir avec la prolifération ».[37]
En revanche, en cas d’attaque, les
Iraniens possèdent une capacité de riposte loin d’être
efficace pour faire reculer l’envahisseur, mais leur
offrent un temps précieux pour organiser une riposte et
déplacer les éléments mobiles de leur programme
nucléaire : « c’est vrai
que l’Iran construit des tunnels devant servir à des
activités nucléaire [...] A partir du moment où les
États-Unis menacent d’attaquer nos sites nucléaires »,
explique Rowhani. Le vrai problème se trouve au niveau
des centrifugeuses. Selon Michael Knights, analyste
militaire : « Frapper les
centrifugeuses serait plus tactique que stratégique, car
les iraniens pourraient les réparer et les remettre en
marche ailleurs assez rapidement.
Imposer un retard de quelques années est le mieux
qu’on puisse espérer [...] Sans même parler des réponsesdirectes ou indirectes de l’Iran ».
Il est exact qu’un programme - à
partir du plutonium- fondé sur l’exploitation d’un
réacteur et d’une installation de retraitement peut
difficilement être dissimulé, car nécessitant deux
installations d’assez grandes dimensions, aisément
identifiables. Une installation d’enrichissement par
diffusion gazeuse n’est pas facile non plus à cacher et
exige de grandes usines facilement repérables. Cependant
la technique de centrifugation rend la tache de l’AIEA
et même des agences de renseignements très difficile.
Les centrifugeuses peuvent s’abriter dans un bâtiment de
taille relativement modeste, d’apparence banale,
ressemblant à bien d’autres constructions et echappant à
la vigilance des satellites. Leurs consommations en
électricité n’est pas aussi importante que celle des
usines de diffusion gazeuse, et le démarrage ou l’arrêt
de l’installation n’a pas de répercutions sur l’ensemble
du réseau : il ne se fait sentir dans le voisinage de
l’usine. Il ne s’échappe du bâtiment que peu de fluides
caractéristiques ; ces derniers ne se répendent guère et
les prélèvements dans l’environnement ne fourniront
d’indices qu’à proximité de l’installation secrète.[38]
«L’essentiel
du programme nucléaire iranien est aujourd’hui national».[39]
L’Iran maîtrise la technique de centrifugation, a
démontré sa capacité d’enrichissement et possède des
mines d’uranium. Une attaque militaire le pousserait
seulement vers un programme clandestin en utilisant tous
ses atouts, cette fois en dehors de TNP et à des fins
militaires. La solution la moins vraisemblable serait le
déclenchement d’une guerre analogue à celle menée contre
l’Irak. L’Iran est un pays d’une autre envergure par sa
dimension, sa population, ses ressources et sa position
géostratégique. L’occuper nécessiterait l’engagement de
forces considérables.
«Malgré les difficultés [...] en Irak, nous avons tout à
fait la capacité d’intervenir ailleurs. Il reste qu’une
opération contre l’Iran comporterait des risques trop
élevés et je ne suis pas sûr que les États-Unis y aient
intérêt. Il s’agit plus d’un problème d’opportunité
politique que d’un problème militaire »,
déclarait Clinton.[40]
Cela dit, l’intervention immédiate des États-Unis non
seulement n’est pas possible mais, en réalité, une
intervention en Iran n’apparaît même pas urgente.
Si la géopolitique du pétrole et la
diplomatie des oléoducs permettent en partie de
comprendre la politique américaine, la recherche de
sécurité est un motif récurrent de guerre, sauf que,
pour reprendre une expression de Thucydide - parlant
des origines de la guerre du Péloponnèse - « la
cause la plus vraie est aussi la moins avouée ».
Néanmoins, « l’argument de
l’autodéfense amènera peut-être un jour les États-Unis à
faire la guerre sur le Yang-Tsé, la Volga ou le Congo »,
disait Philipe Jessup, juriste américain. Sa citation
date de 1940.
Il faut se référer aux conditions
selon qui, selon les réalistes, doivent être remplies
pour que la recherche de la sécurité puisse être
considérée comme cause fondamentale d’une guerre. La
première est relative à la plus ou moins grande
proximité géographique des unités concernées, le risque
de guerre augmentant en fonction de la continuité
territoriale : la seconde concerne la nature des armes
dont dispose l’adversaire, le risque de guerre étant
corrélé avec l’équilibre de l’offensive et de la
défensive, défini comme « le
rapport entre la
facilité avec laquelle un territoire peut être attaqué
et la facilité avec laquelle un territoire peut-être
défendu ».
[41]
En appliquant ces conditions au cas
iranien, plutôt que d’être une guerre imposée aux
États-Unis, une éventuelle attaque contre l’Iran
relèverait de l'opportunité expansionniste qui s’offre
aux États-Unis du fait de l’écart de puissance dont ils
bénéficient face à l’Iran. Le retour à un comportement
de type hobbesien est l’œuvre de la puissance dominante,
et il n’est pas à exclure que, tôt ou tard, les autres
soient amenés a suivre l’exemple américain.
En ce qui concerne les possibilités
d’une action couverte par les États-Unis, il s'agirait,
en fonction des difficultés d’une action ouverte, d'un
choix plus raisonnable pour les ces derniers. Ceci peut
prendre, d’après Eisenstadt, la forme d’un « harcèlement
ou assassinat des scientifiques et techniciens-clés
iraniens […] sabotage par l’introduction des défauts
dans le processus […] pour créer des accidents
catastrophiques ; sabotages des systèmes d’informations,
directement ou bien par des citoyens des pays tiers ;
sabotage des systèmes d’information par le bais des
virus informatiques destructeurs […] ».[42]
Mais Eisenstadt reconnaît lui-même que ces actions
n’auront qu’un effet modeste et temporaire sur le
programme nucléaire iranien et risquent de provoquer des
réactions défavorables à l’Iran et la communauté
internationale.
Que ce soit dans le cadre d’une
action « couverte ou ouverte » des États-Unis, l’Iran
aurait de multiples possibilités de représailles. La
perturbation du passage du pétrole en Golfe Persique est
la solution la plus simple et la plus probable. Dans les
conditions actuelles de l’économie mondiale, la moindre
perturbation du flux du pétrole du Golfe, même
temporaires, aurait des conséquences dramatiques sur
l’économie mondiale. D’après Eisenstadt, des actions
terroristes dans les pays de la région, alliés de
Washington, ne sont pas à exclure. Une action « ouverte
ou couverte » des États-Unis poussait aussi les
populations iraniennes qui lui sont favorables dans le
camp des opposants et réduirait ainsi les efforts
actuels de reforme et d’ouverture en Iran.
« Selon
toute vraisemblance, une épreuve de force entre
Téhéran et Washington sur ce terrain se solderait par un
regain de légitimité intérieure pour le clergé ».
[43]
Dès 2003, Chubin a mis les États-Unis
en garde contre une intervention militaire éventuelle.
Selon lui, dans le meilleur des cas, l’utilisation de la
force militaire pourrai seulement « différer le
programme d’acquisition nucléaire », et ceci ne serait
pas sans risque. Un des inconvénients d’une intervention
militaire serait l’admission par les États-Unis de la
nature militaire du programme nucléaire iranien, et ce
contre l’avis de l’AIEA et du reste de monde (à
l’exception d’Israël). « La
destruction de réacteurs nucléaires iraniens
encouragerait le gouvernement iranien à disposer et à
dissimuler ses capacités. Il pourrait y avoir aussi des
répercutions régionales, au Liban notamment. La
meilleurs solution est de garder l’Iran dans le
processus, en respect de traite de non-prolifération »,
explique-t-il.
Au delà du fait que les effets liés
au changement de régime soient par nature incertains, un
recours à des sanctions est possible mais en dehors du
conseil de sécurité de l’ONU - vue la position de la
Russie et de la Chine- pour peu que les principaux pays
européens soient d’accord. Or ceux-ci, pourraient voir
dans des sanctions économiques et politiques contre
l’Iran une alternative préférable à l’option militaire.
Cependant, derrière un recours à la force militaire, la
stratégie américaine vise un soulèvement populaire,
lequel devrait conduire droit à un changement de régime.
Or, le passé montre que ces espérances stratégiques sont
rarement réalisable : les allemands n’ont pas renversé
Hitler, les japonais ont soutenus leurs empereur et que
ce n’est pas la population serbe qui a poussé Milosevic
à se retirer de Kosovo. Les considérations américaines
de changement de régime, oublient que la volonté
iranienne de disposer du nucléaire ne dépend pas de la
nature du régime mais plutôt d’un nationalisme propre à
l’Iran.[44]
2.
Accepter le nucléaire iranien : le grand marchandage.
La nouvelle république islamique doit
être analysée en oubliant la guerre froide et l’islam
politique des années 1980. Le drame de New York met en
évidence la nouvelle identité et le rôle potentiel de
l’Iran comme puissance régionale stable. L’histoire
iranienne a emprunté des chemins compliqués pour faire
de ce pays un partenaire difficile mais incontrôlable
dans la construction d'une politique de sécurité
crédible dans une région très sensible où « il
existe une sphère d’influence iranienne s’entendant aux
républiques d’Asie centrale, aux voisins afghans et
pakistanais et, bien entendu, à tous les États du Golfe ».[45]
L’intervention américaine en
Irak a eu pour conséquences directes d’ouvrir les États
du Golfe aux influences iraniennes et chiites. La
communauté chiite -qui représente que 10 % de l’ensemble
des pays musulmans dans le monde, mais qui est
majoritaire en Irak (60%) et en Iran (80%)- a désormais
acquis un statut officiel et une légitimité
internationale reconnue.
2.1. Les atouts iraniens : la
réalité de puissance iranienne.
« L’évolution
politique d’un pays stratégiquement important comme
l’Iran, situé dans zone sensible et sous tension
permanente, aura nécessairement des conséquences au
niveau régional et global. Que ce pays s’investisse dans
un processus d’apaisement intérieur et extérieur ou, au
contraire, s’engage sur la voie du durcissement et de la
confrontation, la donne géopolitique d’une partie de la
planète s’en trouvera considérablement modifiée ».
Mohammad-Reza Djalili.
Les récentes
fuites selon lesquelles les États-Unis seraient en train
de préparer des frappes de grande envergure contre
l’Iran doivent être analysées dans leur contexte. Le
conflit relève désormais d’une partie de poker où chacun
est persuadé d’avoir les bonnes cartes en main et de
pouvoir contraindre l’autre à céder. La conduite des
grandes manœuvres engagées par Téhéran, dans lesquelles
l’Iran a testé un certain nombre de matériels qu’il
indique seraient partiellement avancés; il reste à
toutefois à distinguer le vrai du faux. Loin de
représenter une menace pour les États-Unis, ces
manœuvres constituent un message fort adressé aux
dirigeants des pays du Golfe qui se sentent directement
visés; sinon, selon Cordesman, «une opération
militaire de faible envergure peut à la rigueur servir à
redorer le prestige du gouvernement, mais il n’empêche
qu’elle reste de faible envergure ».
Dans leur guerre verbale avec les
États-Unis, le ministre iranien de la défense
déclarait, « aucun pays de
nos adversaires ne connaît avec précision la puissance
de notre capacité militaire, ni notre habiletéà mettre en œuvre des stratégies inédites.
Nous avons produit rapidement des équipement qui
nous confèrent la plus grande puissance de dissuasion ».[46]
Et si « en termes
opérationnels, les tirs du 10 juin 1999 contre des
positions des moudjahiddines du peupledémontrent la capacité des
forces de missiles de coordonner des tirs entre
batteries et, indiquent également que l’Iran considère
les Shahab-1 et 2 comme des armes tactiques d’emploi et
qu’il possède un stock suffisamment important pour les
utiliser comme telles ».[47]De quoi L’Iran est-il réellement capable ? Une remise en
perspective s’impose.
S’il est difficile d’évaluer le
niveau des représailles iraniennes, les analystes
s’accordent tous à dire que l’Iran dispose des moyens
nécessaires pour non seulement riposter, mais également
semer le chaos dans la région. L’administration Bush,
qui avait tout autres espoirs quant aux effets de la
guerre en Irak sur l’environnement régional, s’est
rendue à cette réalité que la chute de Saddam laisserait
un Iran plus fort, et non plus faible. Cela exigeait une
réévaluation. D’ailleurs, certains candidats potentiels
à la Maison blanche, comme Hillary Clinton, tiennent
d’ores et déjà un nouveau discours. : « On s’est trompé
d’ennemi ; le problème n’était pas l’Irak mais l’Iran ».[48]
Après l’Irak, la prochaine cible sera-t-elle l’Iran ? A
cette question M. K. Kharrazi répondait ainsi : « Il
y a d’énormes différences entre l’Irak et l’Iran. L’Iran
est une démocratie, les iraniens votent, ils
s’expriment. Notre système est soutenu par le peuple,
alors que l’Irak de Saddam était une dictature. Par
ailleurs l’Iran est un pays responsable dans le domaine
international, il a de bonnes relations avec ses
voisins. Cela dit, il est vrai qu’il existe des
divergences entre Téhéran et Washington ».
Cela dit, le ministre écarte une possible intervention.[49]
Selon H. Cordesman, l’Iran possède un
des arsenaux balistiques les plus développés de la
région. Grâce à une coopération tous azimuts et à la
Russie en particulier, l’Iran a pu améliorer ses
capacités de défense et pourrait « sanctuariser »
ses sites nucléaire mais seulement contre un petit raid.
Cependant, selon Cordesmam, «Il
est important de comprendre que les ressources
militaires qui sont en jeu par apport à l’Iran, ce sont
surtout des missiles qui ne sont pas destinés à l’Irak ».
Mais en cas d’une compagne intense, massive et
longue, « si l’Iran devait
augmenter ses défenses aériennes de façon importantes,
il lui faudrait acquérir un très grand nombre de S-300
ou S-400. Ce ne sont pas des systèmes qui leur seront
accordés à coup sûr [par la Russie.] Que cela changera
quoi que ce soit ».
La question des missiles balistiques
focalise certes l’attention du public comme de la
plupart des médias. Téhéran possède un arsenal de
missiles suffisant pour lui permettre de conduire à la
fois des opérations tactiques, y compris d’anti-accès,
et des opérations stratégiques de rétortion, y compris
dans une logique d’escalade militaire. Par ailleurs
l’Iran ne dispose que d’engins à carburant liquide. En
d’autres termes, tant que l’Iran ne dispose pas de
missiles à carburant solide, ses missiles seront
vulnérables. Mais, aujourd’hui, l’Iran s’est engagé dans
le développement de système à proportion solide
essentiels pour la survivabilité et la disponibilité de
son parc de missiles (si l'on en croit B. Gruselle.
Les efforts engagés par Téhéran sur
le développement de capacités anti-navires pourraient
lui permettre à court terme de mettre en œuvre une
stratégie de blocage du détroit d’Ormuz :
La vitesse de la torpille fusée
iranienne ne laisse que peu de chance aux cibles visées
après un lancement.[50]
Cependant, le but des dernières manœuvres - axées sur
des applications navales - était de tester la nouvelle
doctrine iranienne, la seule raisonnable pour Téhéran :
utiliser ses trois sous-marins, des barrages de mines et
une guérilla navale pour bloquer le détroit d’Ormuz, que
le Shah qualifiait de «veine
jugulaire de
l’Occident ».
«Dans le sud de l’Iran, nous avons une côte de 2000
kilomètres et 36 îles [...] C’est un site très approprié
pour un affrontement de guérilla maritime [….] 67 % de
l’énergie mondiale transite par le détroit d’Ormuz [...]
Amenez un tanker vers le détroit d’Ormuz et coulez le
sur place [...] Lorsqu’il reposera sur la surface, la
moitie de sa cargaison se déversera. Cela prendra cinq
mois pour qu’il soit pris en charge. Une montée des prix
du pétrole donnerait la fièvre à l’occident »,
avertissait le chef des gardiens
de la révolution.
[51]Cela dit, à l’exception de la question des sous-marins
et de l’éventuelle pose de champ de mines, la marine
iranienne ne connaîtra sans doute pas de rupture
capacitaire à court terme. Il en est de même pour
l’aviation. Toutefois, et quelles que soient les
perspectives concernant son développement, l’arsenal des
missiles balistiques et de croisière que possède l’Iran
possède déjà une valeur dissuasive aux yeux des
puissances occidentales.
En réalité, la meilleure arme de
Téhéran, pour l’heure, reste le moral de ses troupes.
Équipées assez pauvrement, elles ne sauraient s’opposer
que très symboliquement à des frappes aériennes
américaines. En revanche, ce
ne sont pas des menaces en l'air. Effectivement, l’Iran
dispose de moyens de représailles. Il peut provoquer des
troubles en Irak, au Liban. Il peut poser des problèmes
en faisant peser des menaces sur la sécurité des
approvisionnements en pétrole en provenance du Golfe.
Mais presque toutes ces actions ne pourraient
qu’aggraver la situation sans offrir à l’Iran la
victoire. C’est une chose d’avoir la capacité de réagir
à une attaque, mais cela en est une autre de répliquer
en pouvant raisonnablement espérer la victoire »,
souligne Cordesman.
L’enjeu majeur, tant pour Washington
que pour Téhéran, se situe incontestablement en Irak. La
situation en Irak est probablement l’atout le plus
important que possède l’Iran à l’heure actuelle face aux
Etats-Unis. L’Iran y apparaît incontournable. Sa
capacité de nuisance est au moins égal à son pouvoir de
stabilisation. L’entremêlement des destins de l’Iran et
de l’Irak s’explique par la conjonction d’un certain
nombre de facteurs géographiques, historiques, religieux
et politiques. Selon B. Clinton : « En
Irak, l’administration Bush s’est laissée déborder par
la guérilla ce qui a envoyé vers Téhéran le message
suivant [...]les États-Unis ne seraient pas capables
d’ouvrir un second front [...] nos effectifs ne sont pas
suffisants […] l’Iran contrôle les plus puissantes
puissante organisations politiques chiites du pays
». Aujourd’hui, en Irak,
les États-Unis se trouvent sans réelle stratégie de
reconstruction et les pays arabes de leur coté sont
incapables d’élaborer une stratégie et une vision
commune. Cependant, l’Iran s’est trouvé la principale
force : « aucun pays, même arabe, ne bénéficie en Irak
d’une influence comparable à celle de l’Iran ».[52]Un diplomate européen ironisait ainsi: « nous
devons avoir à l’esprit que tout ce que nous disons au
gouvernement irakien atterrit à Téhéran ».
Au delà de cette influence, c’est toute la stratégie
américaine qui risque à terme d’être remise en question
ainsi que la stabilité de la région dans son ensemble.
L’impopularité des États-Unis dans le
monde, et surtout dans la région du Golfe, est un
avantage temporaire pour l’Iran. Peur et admiration sont
les deux mots qui résument la façon dont la plupart des
pays arabes appréhendent les ambitions nucléaires de
l’Iran. Un grand nombre d’Arabes ont le sentiment que
l’Iran tient tête à l’Occident, tandis que leurs
dirigeants cèdent aux diktats des américains. Téhéran
est consciente du fossé existant entre les dirigeants
Arabes et leurs peuples, et s’est efforcé de l’exploiter
à son avantage. D’ailleurs, l’Iran a dépensé de l’argent
pour créer un groupe médiatique comprenant télé, presse
et Internet en langue arabe.
L’Iran se trouve aujourd’hui renforcé
sur le plan politique et médiatique. Les États-Unis ont
détruit son ennemi héréditaire, tout en se voyant
décrédibilisé dans la région. Et par leur soutien
irresponsable et illégal à Israël, ils ont affaibli
leurs alliés dans la région. Une certaine inquiétude
prévaut chez les petits pays du Golfe, au sujet de leur
existence dans l’ombre d’un puissant voisin doté de
capacité nucléaire. « Au delà de la question
nucléaire, l’obsession de Damas jusqu’à Riyad est l’idée
de voir émerger un pole Chiite en Irak. Ces États
peuvent craindre la création d’un pole chiite qui
contrôlerait l’essentiel des ressources pétrolières. »
Si le nucléaire iranien a été évoqué
sur le plan environnemental puisque certains ont déjà
exprimé leurs inquiétudes à un risque d’accident
nucléaire, aucun gouvernement de la région ne veut
condamner publiquement l’Iran. Les États arabes veulent
d’autant plus dénoncer une menace potentielle iranienne
que la vraie menace est posée par les armes nucléaires
israéliennes, et que la crédibilité américaine, surtout
après Abou Ghraïb, Guantánamo et l’implication de
l’armée américaine dans le massacre de civils irakiens,
est au plus bas. Téhéran bénéficie de circonstances
régionales et internationales exceptionnelles là où, en
temps normal, la ligue arabe ou le CCG auraient
publiquement pris position.
Plusieurs groupes ont
laissé entendre qu’ils soutiendront l’Iran en cas
d’attaque américaine : L’imam Moqtada al-Sadr (Chef d’un
groupe chiite irakien), et puis, du Djihad islamique au
Hezbollah, en passant par le Hamas. Selon le quotidien
Kayhan : « Le Moyen-Orient
islamique tout entier est désormais un piège volatile et
chaotique qui sera enflammé par le moindre acte de
stupidité et engendrera de nombreuses victimes parmi les
aventuriers […] En effet, les 80 ans de règne exclusif
de la Maison blanche risquent de se transformer en 80
secondes d’enfer qui réduiront en cendre tout ce qui a
été construit. Les représailles iraniennes pourraient
porter le non de « mort subite »
ou d’ « apparition soudaine de l’Ange de la
mort». De
façon générale, la solidarité musulmane risque de jouer
largement en faveur de l’Iran.Cependant, ce dernier pourrait recourir à des
attentats terroristes comme le faire savoir H. Abassi,
chef des gardiens de la révolution, dans des
déclarations relatives à
« un plan visant les intérêts occidentaux aux moyens
[...] De kamikazes et aux 29 points faibles de
l’occident identifiés par nos agents des services de
renseignement dans le but de les bombardés [...] Nous
avons deux millions d’iraniens aux Etats-Unis. Vous
pouvez être sûrs que je recruterai parmi eux des
mercenaires [..].[53]Et
selon Michel Makinsky, « il
peut y’avoir des groupes qui peuvent décider agir
spontanément comme le montre les auteurs des attentats
de Londres ».
L’arme pétrolière reste
également, pour Téhéran, un outil majeur. L’Iran fournit
4,7 % de la production mondiale. L’Iran prévenait que
toute perturbation de la situation économique du pays
pouvait avoir une incidence internationale. De sa part,
D. Cheney avait estimé, le 20 janvier 2006, « entièrement
possible qu’il y ait un pic sur les cours du pétrole,
s’il y avait une crise avec l’Iran.
Téhéran pourrait même offrir du pétrole bon marché aux
pays en voie de développement et déstabiliser
complètement le marché. Un avertissement sans frais
qu’il convient toutefois de prendre aux sérieux alors
que les prix de pétrole ont déjà atteint 70 dollars. A
en croire les analystes, en cas d’option militaire, il
est évident que le prix du pétrole connaîtrait une
hausse: 150 dollars le baril paraît être la vision la
plus optimiste.
D’après l’analyste
Gruselle, l’Iran a fait des investissements en dessous
de ses besoins de sécurité. Son parc balistique, fondé
sur des lanceurs mobiles, et son ambition de se doter de
missiles à propulsion solide accroissent potentiellement
la disponibilité de son arsenal en cas de conflit. Si,
en termes de portée, le Shahab-3 lui permet de menacer
ses principaux objectifs stratégiques, l’acquisition
d’une capacité balistique plus efficace sur le plan
opérationnel, c’est-à-dire en termes de disponibilité et
de survivabilité, semble être devenue l’autre priorité
du programme. Le ministre iranien de la défense a
déclaré : « Il est évident que nous nous sentons
menacés, étant donné l’état d’esprit des grandes
puissances. Mais nous sommes préparés aux pires
éventualités ». Cependant, dans le cadre d’une
politique basée sur la régionalisation du conflit, la
stratégie de l’Iran consiste à augmenter le coût pour
les États-Unis d’une intervention militaire.
Selon Raymond Aron, non seulement les
relations entre États « se
déroulent à l’ombre de la guerre »(étant donné que les États n’excluent pas jamais
l’hypothèse de recourir à la force armée en vue de
satisfaire leurs intérêts), mais, aussi et surtout,
l’état de guerre est une histoire sans cesse renouvelée,
tant la « guerre est de
tout les temps historiques et de toutes civilisations».[54]
Cependant, il est possible que les États-Unis reviennent
en arrière et que « liberté en Irak » reste un simple
intermède. L’Iran a certes adopté jusqu'à maintenant une
approche plus défensive qu’offensive, sinon verbale,
mais dès que les premiers missiles tomberait sur son
territoire sa riposte mettrait en action tous les moyens
à sa disposition. Au delà du fait que le succès des
opérations contre le programme nucléaire ne soit pas
garanti, les États-Unis se trouvent limités dans leur
liberté d’action : tant qu’ils auront plus à perdre au
Moyen-Orient qu’à gagner en Iran, ils n’interviendront
probablement pas. Mais Washington n’a pas encore renoncé
à stopper le nucléaire iranien. Les coûts et gains
seront rigoureusement pesés à la Maison blanche.
2.2.
Vers une option japonaise : un Iran démocratique au
seuil nucléaire
« Les résolutions négociées ont
toujours des effets plus durables que les solutions
imposées. C’est une évidence. L’emploi de la force ne
fait que reculer le problème. Les sanctions ne font que
décaler les problèmes sans les résoudre. C’est pourquoi
j’estime qu’il ne faut pas l’isoler [Iran] mais, bien au
contraire le réintégrer à la communauté
internationale ».
Mohamed
El Baradei
Selon Laridjani, « la
reprise des recherche sur le combustible nucléaire n’est
pas négociable ».[55]L’Iran veut maîtriser la totalité du cycle
nucléaire. Techniquement, cela ne permet pas
d’interpréter qu’il passe d’un programme pacifique à un
programme militaire. Ce qui sépare le civil et le
militaire est le degré d’enrichissement. Cependant les
frontières sont politiques. Ahmadinejad semble convaincu
que tout se joue sur le court terme et que la crise
extérieure lui permettra d’échapper à la crise
intérieure. Profitant du consensus qui existe dans le
pays sur le sujet, il joue la radicalisation. Celui-ci
pense que si l’Iran parvient à se lancer rapidement dans
l’enrichissement sans trop souffrir des réactions
internationales, alors le processus sera irréversible.
Ahmadinejad juge que le calendrier joue en sa faveur.
Cependant, il vaut mieux que la crise ait lieu dans les
prochains mois plutôt que dans deux ans, quand les
États-Unis auront les mains libres en Irak. Sans
réaction sérieuse, il sera difficile aux États-Unis de
se lancer dans une escalade à froid dans deux ans ou
plus.
Jusqu’à présent, personne n’a été en
mesure de démontrer que le programme nucléaire iranien
dissimulait des activités militaires. Cet aspect
constitue, par ailleurs, la ligne de force de ce pays
qui ne cesse de souligner sa volonté de coopérer avec
l’AIEA et même en proposant aux européens de s y
associer. Cet argument pourrait amener d’autres pays,
notamment la France, à plaider contre toute
précipitation. M. J. Chirac a été net sur le sujet ; « la
perspective d’un Iran militairement nucléarisé est
inadmissible », mais en
même temps restrictif ; « il
s’agit d’empêcher l’Iran d’avoir la bombe, rien de plus ».
Or, d’une part cela correspond aux assurances de
Téhéran, d’autre part, son accès à l’arme nucléaire
n’est techniquement pas possible avant quelque années.[56]
Enfin, ce sera plus facile de suivre la situation avec
des inspecteurs présents sur l’Iran qu’en leur absence.
Les activités nucléaires iraniennes
sont sous le contrôle de l’AIEA. Comment progresser à
partir de cet acquis non négligeable ? D’abord en le
consolidant. L’Iran, membre du TNP, doit le rester. La
négociation coince autour des garanties objectives.
Selon El Baradei : « Ce
serait une erreur colossale de refuser de négocier avec
les iraniens à cause de la nature de leur système. Il
faut s’asseoir auteur d’une table de négociation et
parvenir à un accord qui satisfera toutes les parties».
Autrement, « Il existe un
proverbe politique et diplomatique, qu’un règlement
durable est celui, dont aucune partie n’est satisfaite
entièrement », disait S.V.
Lavrov.[57]
Étant donné le contexte politique,
marqué par un large consensus national autour du dossier
nucléaire, il sera difficile pour les négociateurs
iraniens de renoncer au cycle complet du combustible
sans de contrepoids tangible. En d’autres termes, en
échange de son renoncement au cycle du combustible,
l’Iran devra montrer à sa population quelque chose de
substantiel. Les États-Unis devront s’impliquer dans la
phase finale des négociations et mettre sur pied un
marchandage général tenant compte de tous les besoins de
l’Iran. En contrepartie, l’Iran devra modifier quelques
éléments de sa politique étrangère.
Aujourd’hui l’échec de
l’islam politique est une réalité.En Iran, cela se manifeste par une claire
préférence de la plupart des iraniens à considérer leur
pays comme un modèle de démocratie que comme une
république islamique. Les réformateurs sont la pointe de
l’iceberg d’un ensemble beaucoup plus large, et
remettent en cause une grande partie des idées du
régime. L'Iran « n’est pas,
comme la Corée du nord, un Etat en faillite qui jouerait
les ermites en souhaitant quitter le TNP, ni un
agresseur, ni un paria international comme l’Irak de
Saddam. C’est un Etat presque démocratique, avec un
certain degré de liberté lors des élections, une presse
libre bien que cible d’intimidations et, surtout, un
débat politique animé parmi une population rétive dont
l’opinion publique.
C’est sur elle que pourrait
s’appuyer une bonne politique de non prolifération
Iran-US », écrivait S.
Cubin.
Vu que, explique Olivier Roy, «le
nationalisme iranien, trèsvivace, s’est ancré dans la
certitude que, depuis deux siècle, le pays est la
victime d’un complot ourdi par l’occident »,
la stratégie la plus pertinente consisterait à
influencer le raisonnement des iraniens sur la question
de l’énergie civile. C’est-à-dire accepter l’entrée en
fonction de la centrale de Boushehr. C‘est l’option qui
permettrait d’exiger des reformes démocratiques plus
poussées et même renforcerait le processus interne de
démocratisation en Iran. Téhéran est assez près
d’admettre qu’ils n’a pas besoin d’une capacité
industrielle d’enrichissement de l’uranium tant qu’il ne
possédera pas un parc significatif de centrales
nucléaires, cela donne au moins quinze ans de répit. En
revanche, selon M. Laridjani, « l’Iran
utilisera la technologie nucléaire dans les domaines
médicale, agricole, énergétique et industriel […] il y a
une différence entre la recherche nucléaire et produire
de combustible nucléaire ».[58]A court terme, l’Iran veut avoir un programme de
recherche sur au moins vingt centrifugeuses[59]
et faire fonctionner son nucléaire civil. Si cela lui
sera accordé, l’enrichissement ne sera plus d’actualité.
« Notre
but c'est de produire de grandes quantités de
combustible […]
en Iran principalement
[…].Mais
ça ne se fera pas tout de suite », disait
Mottaki.[60]
Apres l’Irak et la Corée du Sud,
l’efficacité de l’AIEA est prouvée et sur de telle base,
la question revient à savoir s’il est effectivement
dangereux de laisser l’Iran se doter d’une telle unité
de recherche et de développement en matière des
recherches nucléaires. « L’identité du régime islamique
s’est certes créées dans l’adversité, mais à son corps
défendant. A l’exception du terrorisme, depuis longtemps
abandonné, la politique iranienne extérieure n’est pas
dans l’affrontement, mais dans la revendication de
l’indépendance », expliquait D Billion, directeur
adjoint de l’IRIS.[61
Pour que l’Iran entre en jeu, la
meilleure stratégie est que le dossier demeure
multilatéral et son retour à l’AIEA. Ensuite, il
conviendrait de réduire les raisons de souhaiter l’arme
nucléaire par peur des Etats-Unis. Cependant il est
normal de reconnaître les besoins légitimes de l’Iran en
matière de sécurité ; l’associer à des discussions
régionales et lui garantir ainsi une grande
participation à la stabilité, comme le souligne Chubin.
Sans implication directe des États-Unis dans les
négociations, aucun accord satisfaisant l’Iran ne peut
être conclu. Il sera malaisé de persuader l’Iran de
renoncer durablement au nucléaire militaire sans lui
offrir des garanties de sécurités.
En absence d’une politique américaine
claire, dominée par un vide stratégique, il est
impossible de prédire ce que pourraient faire les
États-Unis, mais il semble que, vu les alternatives
existantes, Washington pourrait être amené à un accord
de ce genre. Et l’Iran ? Ce
qui différencie l’Iran de l’ « axe du mal » est sa
sensibilité à sa réputation internationale. Les iraniens
désirent être des citoyens d’un pays normal et respecté
et non comme un pays considéré mondialement comme un
Etat voyou. Cela est vrai pour l’immense majorité des
iraniens qui aspirent à des relations avec le monde
plutôt qu’un isolement dans une citadelle assiégée. Même
si les durs du régime ne partagent pas ces sentiments,
ils ne peuvent se permettre de les ignorer »,
précisait S. Chubin.
Si, selon les déclarations
iraniennes, l’enrichissement est irréversible, néanmoins
l’Iran est toujours sous contrôle de l’AIEA et
prédisposé à négocier. Pour que l’abandon
d’enrichissement soit durable, l’Iran doit recevoir en
contrepartie la garantie d’une fourniture économique et
fiable de l’uranium. Pour le moment cette fourniture est
comprise dans le contrat de vente avec la Russie. Mais
les contrats bilatéraux ont le défaut de pouvoir être
remis en cause unilatéralement. C’est là où les
solutions multilatérales, par l’intermédiaire de l’UE ou
de l’AIEA, peuvent intervenir. Par exemple reconsidérer
les droits de l’Iran de 10 % de capacité
d’enrichissement d’Eurodif sur une durée de dix ou vingt
ans. L’AIEA pourrait aussi s'approprier un nouveau rôle
de création d’une gestion de fourniture de fuel pour
différents pays, y compris l’Iran. Cela sous forme d'ne
sorte de marché, avec des prix fixes et garantis sur
plusieurs années.
Cette fourniture, qu’elle soit
contrôlée par l’AIEA ou par l’UE, pourrait être liée à
la bonne mise en forme des reforme démocratiques,
donnant le coup de pouce pour démocratiser l’Iran :
l’ « énergie pour la
démocratie » qui serait
peut-être et finalement le véritable « atome pour la
paix » en Iran. Il est important de bien gérer le
processus de réformes pour inclure l’ensemble de la
population iranienne. L’essentiel ici est d’éviter les
pièges de la révolution de 1979. C’est l’évolution qui
convient à l’Iran d’aujourd’hui, et non la révolution ou
le changement de régime. Cependant, si la confiance
s’installe, les États-Unis en particulier pourraient
accepter enfin la souveraineté iranienne sur son cycle
de combustion : « La bombe iranienne eut été acceptable,
mais sans le clergé, et le clergé serait fréquentable,
mais sans la bombe. La bombe avec le clergé, c’est
exclu ! », disait P. Hassner.[62]
Du côté américain, B. Clinton disait
: «Les démocraties ne font
pas la guerre ». Pour P-M
Defarges, cela reste une illusion pour deux raisons ; la
démocratie est une idée, un principe. Ce qui existe, ce
sont des phénomènes, des processus, des cycles
démocratiques ; naissances, développement,
approfondissement, consolidations mais aussi régressions
et faillite ; Toutedémocratie reste enracinée
dans un Etat ; et n’est légitime que si elle assume les
intérêts de cet Etat. Une nouvelle démocratie en Iran,
si elle se veut s’enraciner, devra prouver qu’elle est
fière de la grande nation iranienne et qu’elle se
montrera la gardienne des intérêts ultimes de l’Iran et,
d’abord, de sa sécurité. Le programme nucléaire iranien
n’est pas post-Khomeyniste ; c’est un programme
national.
Si nous ajoutons à l’universalisation
de la démocratie libérale (Fukuyama ) l’impossibilité de
la guerre entre les démocraties (Doyle[63],
Clinton), nous obtenons une planète stable dans la paix
perpétuelle. La Deuxième Guerre Mondiale puis la Guerre
Froide ont, pour ainsi dire, institutionnalisé la
fonction historique des États-Unis, la défense de la
démocratie. Mais si la démocratie triomphe partout, nous
aboutirons à ce paradoxe terminal que les États-Unis
deviendraient, en tant que puissance militaire, inutiles
au monde et vont devoir se résigner à n’être qu’une
démocratie comme les autres.[64]
Or, un point commun réunit les 3 QDR (1997, 2001,
2006) ; « Les forces armées
doivent consolider le statut des États-Unis comme
l’unique superpuissance militaire et de prééminence
militaire globale : elles doivent concourir à empêcher
l’apparition d’une superpuissance rivale ; elles doivent
contribuer à façonner l’environnement international
conformément aux intérêts américains ».[65]
Cette inutilité de l’Amérique est
l’une des angoisses fondamentales de Washington, et
l’une des clefs permettant de comprendre la politique
étrangère américaine. En février 1998, alors qu’elle
tentait de justifier un tir de missiles sur l’Irak, Mme.
Albright, secrétaire d’Etat de Clinton, a défini les
États-Unis comme « lanation indispensable »;
Kissinger formula une même idée ;
« Le leadership américain est indispensable pour
parvenir à ce compromis avec l’Iran »
Pour Brunon Tertrais, la démocratie
n’a pas nécessairement pour corollaire un recul de la
prolifération. Parier qu’un Iran débarrassé des mollahs
serait nécessairement un Iran non nucléaire et, qu'en
conséquence, les Etats-Unis seraient moins hostiles,
reviendrait à prendre le risque d’une sérieuse
déconvenue. Cependant, la démocratisation peut avoir un
impact sur la gestion d’un programme, mais non sur la
décision de lancement d’un programme. Seule une solide
garantie pourrait amener ce pays, dans la situation
géostratégique qui est sienne, à renoncer définitivement
à toute ambition nucléaire
2.3.
États-Unis/Iran : confrontation d’ambitions et
convergence d’intérêts Il
y a peut de pays au monde avec qui les États-Unis aient
moins de motifs de différents et partagent plus
d’intérêts que l’Iran. Si, dans les années 1970, le Shah
symbolisait l’amitié entre les deux pays, cette alliance
n’était pas seulement affaire de personnes. Elle
reflétait des réalités politiques et stratégiques qui
n’ont pas disparu ».
Henry
Kissinger.
Le rapport Becker-Hamiltonsur l’Irak était très
explicite sur le rôle de l’Iran. V. Hugo écrivait : « Ami
est parfois un mot vide de sens, ennemi jamais »,.
C’est ainsi que la crise qui persiste entre Washington
et Téhéran peut être comparée. Autrement,
L’Iran est plus que jamais aux yeux
des États-Unis l’ennemi dont on a besoin.
Une crise qui est unique par la profonde dimension
psychologique de la rupture entre les deux pays que par
les enjeux géopolitiques et stratégiques qui s’y
attachent. Finalement c’est le non-sens historique et
géopolitique qui caractérise les relations
irano-américaines. Au fondement de l’antagonisme des
deux pays, réside le fait que chacun est lié à un passé
qu’aucun n’est en mesure de dépasser. Les États-Unis
gardent en tête une humiliation et un échec stratégique:
c’est en Iran que Washington s’est découvert vulnérable.
C'est ainsi que F. Tellier perçoit la relation entre les
deux pays. Quant à Téhéran : « Le
peuple de l’Iran [...] a beaucoup de griefs, dont le
coup d’Etat de 1953[...] l’opposition à la révolution
islamique [...] le soutien apporté a Saddam […] un avion
civil iranien abattu [...] Le gel des avoirs iraniens,
des menaces croissantes et l’opposition aux progrès
scientifiques et nucléaires de la nation iranienne [...] ».[66]
La rupture politique coïncide avec
une quasi-imbrication stratégique, commerciale et même
culturelle des deux nations. « Téhéran
des mollahs a un look bien américain ».[67]La
jeunesse iranienne évolue dans un univers façonné à
l’image de l’Amérique. On ne peut comprendre la
politique iranienne si l’on néglige sa dimension
radicale tiers-mondiste et nationaliste qui place
Téhéran dans une opposition structurelle à
« l’impérialisme américain ». Autrement dit, la
révolution iranienne a été tout autant anti-impérialiste
qu’islamique, expliquait Olivier Roy. C’est ainsi que
l’anti-américanisme idéologique fait rire la jeunesse.
En février 2003, Rafsandjani a proposé de tenir un
referendum sur la normalisation des relations avec les
États-Unis mais s’est heurté au refus des conservateurs.
Un sondage a été effectué par Abbas Abdi, haut
responsable, sur la question : 74 % étaient pour d’un
rapprochement avec les Etats-Unis. L’anti-américanisme
de la Révolution appartient déjà au patrimoine
historique de l’Iran.
Le fameux Grand Moyen-Orient est sans
doute est sans doute en train de se former, il ne se
forme pas à l’initiative des États-Unis, mais contre
eux. Cependant, la priorité de Washington dans la région
devrait être de valoriser les points stables et les
Etats qui tiennent debout, dont fait partie l’Iran.
C’est-à-dire que l’on assiste à une inversion d’un
certain nombre de priorités stratégiques. L’Iran demeure
néanmoins l’un des pays politiquement les plus
importants du monde musulman. Si les États-Unis
souhaitent modifier en profondeur les rapports de force
au Moyen-Orient, ils ne peuvent pas se contenter du
maintien du statu quo : « L’impact régional recherché
par les États-Unis ne peut avoir pour épicentre que
l’Iran. C’est précisément parce que l’Iran a été à
l’origine et au cœur de tous les changements majeurs
intervenus au cours du XXe siècle qu’il est
désormais au cœur de la stratégie américaine dans la
région ».[68]
Les attentats de 11 septembre, puis
la lutte contre le terrorisme lancée dans la foulée
bouleversent totalement la donne. Les Américains
découvrent les dérives de l’Islam extrémiste Sunnite et
le double jeu d’Etats comme l’Arabie Saoudite ou la
Pakistan. Depuis le 11 septembre l’Arabie saoudite n’est
plus perçue comme un allié privilégié. Washington vise à
marginaliser, grâce au pétrole irakien, l’importance de
celui de l’Arabie Saoudite[69].
Cela exige un Irak stable, qui nécessite la
coopération de l’Iran. Iraniens et Américains partagent
les mêmes intérêts ; ils souhaitent établir à Bagdad un
régime stable et démocratique et ne veulent pas des
fondamentalistes Sunnites. Mais, du fait que les
États-Unis les menacent, ils ont intérêt à maintenir
l’Irak dans un état d’instabilité tout en évitant une
guerre civile à grande échelle pour se poser en acteur
incontrôlable d’une solution.
Jouer la carte chiite en Irak peut
cependant s’avérer extrêmement dangereux pour l’Iran. En
Irak, comme en Afghanistan, Téhéran joue la carte de la
stabilité: il s'agit d'une attitude purement
pragmatique. Un état d'insécurité à ses frontières de
l’est et l’ouest serait une catastrophe économique et
politique. De même, un Irak post-Saddam n’a pas intérêt
à s’inspirer du modèle iranien. Un Irak démocratique ne
peut qu’affaiblir les positions du régime clérical
iranien et pourrait contribuer à sa chute, conformément
à la volonté américaine. De
son aptitude à gérer cette situation paradoxale, marquée
à la fois par l’ouverture d’un nouveau champ
d’initiative dans un pays où il a des intérêts
essentiels, et par l’apparition de nouvelles menaces à
partir de ce même pays, dépend en partie l’avenir du
régime iranien.[70]
« L’Iran grande nation, trop
importante stratégiquement pour être ignorée ou isolée ».[71]
Une situation géopolitique qualifiée d’« empire
de milieu », l’Iran se
situant à l’intersection de plusieurs mondes (Arabe,
turc, indien, russe),
au point de rencontre de plusieurs espaces
(Moyen-Orient, Caucase, Asie centrale, sous-continent
indien, zone de la Golfe Persique), entre trois mer