Interview avec Eddy FOUGIER,

réalisée le 26 avril 2007 à la Maison des Sciences de l’Homme à Paris,

par Anna Dimitrova[1]

Eddy Fougier est politologue. Il travaille sur l’altermondialisme et la question du rapport entre l’opinion publique et la mondialisation. Il est notamment co-auteur de Elysée 2007. Les questions-clefs des Français (Lignes de repères, 2007) et auteur du Dictionnaire analytique de l’altermondialisme (Ellipses, 2006). Il a publié récemment plusieurs contributions dans deux ouvrages collectifs, L’extrême gauche, moribonde ou renaissante ? (sous la direction de Dominique Reynié, PUF, 2007) et L’Encyclopédie de la culture politique contemporaine (vol.1, sous la direction d’Alain Renaud, Nermann, à paraître).

La conversation que j’ai eu le plaisir d’entretenir avec Eddy Fougier a eu lieu trois jours à peine après le premier tour de l’élection présidentielle (22.04.2007) et l’atmosphère à Paris était plus euphorique que jamais, mais aussi tendue, à cause du duel final attendu pour le 6.05.2007 entre le candidat de la droite Nicolas Sarkozy et la candidate de la gauche Ségolène Royal. Les médias se précipitaient d’annoncer « le retour triomphal du peuple français à la politique » et « la victoire de la démocratie » liés, d’un côté, au très haut taux de participation de 85% au premier tour, qui a même battu le record de 1965, et, d’autre côté, à la défaite du président du Front National Jean-Marie Le Pen, dont le résultat (10,44%) a été largement inférieur à son score de 2002. Mais même si les résultats définitifs ont fixé un final classique droite-gauche pour le second tour en désignant comme finalistes le candidat de l’Union pour un mouvement populaire (UMP) Nicolas Sarkozy (31,18%) et la candidate du Parti socialiste français (PS) Ségolène Royal (25,87%), un autre grand candidat est apparu sur la scène politique française. Le « troisième homme » est le président de l’Union pour une démocratie française (UDF) François Bayrou (18,57) qui a montré à ses adversaires qu’il aurait un rôle important à jouer dans la vie politique en France. Les enjeux du deuxième tour ont été élevés par la décision de Bayrou de ne donner de consigne de votes ni en faveur de Sarkozy, ni en faveur de Royal. Le jeu présidentiel est ainsi entré dans la phase de la « grande séduction » dont l’objet d’affectation était Bayrou lui-même (et surtout ses électeurs qui sont estimés être 45% de droite, 35% de gauche et 20% ni de droite, ni de gauche), que tant les proches de Sarkozy que les proches de Royal essaient de séduire mais en utilisant de différentes stratégies. Le camp de Sarkozy misait sur une prétendue indifférence comme si la séduction de Bayrou n’était pas indispensable pour eux car ils étaient convaincus que son électorat partageait plutôt les idées de la droite que de la gauche et qu’au deuxième tour il voterait Sarkozy. Alors que Royal était beaucoup plus persistante à l’égard de Bayrou en lui faisant des propositions concrètes allant jusqu’à la place Beauvau (la résidence du ministre de l’intérieur) ou à l’Hôtel Matignon (la résidence du Premier ministre).

Dans un tel contexte politique, bien « étoilé » pour le candidat centriste François Bayrou, les propos d’Eddy Fougier, que j’ai pu recueillir, ont éclairci davantage la situation actuelle politique en France en mettant au point les anciennes « constellations politiques » et en en dévoilant les nouvelles, en particulier celles concernant la place de la France sur la scène globale surtout après le rejet du Traité de la Constitution européennes lors du référendum français du 29.05.2005.

1. Etes-vous d’accord avec l’estimation qu’en France le mouvement altermondialiste transcende le clivage droite-gauche ? A cet égard, quel serait votre commentaire sur le résultat du candidat des altermondialistes à la présidentielle José Bové ?

Je ne pense pas que l’altermondialisme transcende le clivage droite-gauche. L’altermondialisme est surtout à gauche et, contrairement à une autre idée répandue, ce n’est pas un mouvement d’extrême gauche notamment parce que les mouvements chrétiens de gauche et les organisations caritatives chrétiennes comme le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD), le Secours catholique ou Terre des hommes participent à l’altermondialisme en France. Je dirais qu’il y a deux grands courants en France qui nourrissent l’altermondialisme – le courant chrétien et le courant marxiste ou néo-marxiste avec des personnes qui se rapprochent de la gauche radicale.

En ce qui concerne José Bové le candidat altermondialiste, qui ne s’est d’ailleurs pas spécialement présenté au nom de l’altermondialisme, effectivement son résultat est assez faible. D’ailleurs, le principal mouvement altermondialiste en France qui est ATTAC (Association pour la taxation des transactions financières pour l’aide aux citoyens) n’a pas donné de consigne de vote en faveur de José Bové, puisque les altermondialistes en général refusent de participer au jeu électoral et de se transformer en parti politique et de se présenter aux élections. Donc, il y a eu une certaine ambiguïté sur la candidature de José Bové. Il était altermondialiste mais ne s’est pas présenté en tant qu’altermondialiste certainement du fait des réticences des altermondialistes vis-à-vis de l’engagement politique. Son échec est lié à trois facteurs : premièrement, la pression du « vote utile » en faveur de la candidate socialiste 5 ans après le traumatisme de l’élimination de la gauche du second tour de l’élection présidentielle ; deuxièmement, la division des candidats, José Bové étant le sixième candidat à la gauche du Parti socialiste à s’être présenté ; troisièmement, le candidat altermondialiste a eu un résultat plus faible que les autres principaux candidats de la gauche radicale car il n’a pas réussi à se différencier d’eux au cours de sa campagne.

2. Existe-t-il une particularité française sur la compréhension de la mondialisation ?

Je ne sais pas s’il y a une particularité française sur la compréhension de la mondialisation. En tout cas, il y a une particularité française sur les inquiétudes face à la mondialisation. En France, on voit la mondialisation principalement à travers les enjeux financiers (le capitalisme financier, le rôle des fonds de pension et fonds d’investissement, etc.), l’enjeu des délocalisations et également les enjeux culturels, c’est-à-dire à travers la culture, la langue, l’exception culturelle, la création culturelle. Donc, c’est une spécificité française dans la compréhension de la mondialisation. Il y a également des spécificités françaises dans les réactions à la mondialisation. On trouve dans les enquêtes d’opinion, et aussi dans le débat, de nombreuses inquiétudes qui sont exprimées à propos de la mondialisation et aujourd’hui à l’égard de la construction européenne, parce que la construction européenne est de plus en plus assimilée à un facteur d’accélération de la mondialisation, notamment, en ce qui concerne les délocalisations, en particulier depuis l’élargissement à l’Europe de l’Est.

3. L’Europe n’est-elle pas le bouc émissaire de la mondialisation pour les Français ?

Le point de vue des partisans du « non » a eu un effet sur le débat, ce qui fait qu’il y a une assimilation de plus en plus forte entre la mondialisation et l’UE, en particulier depuis l’élargissement, autour notamment de la question des délocalisations et autour de la question du dumping social et fiscal. En même temps l’Europe est vue par les principaux candidats comme un moyen de relever les défis de la mondialisation - non pas de lutter contre la mondialisation, mais de relever les défis de la mondialisation. Donc il y a ces deux visions de l’Europe – la vision classique en France, c’est-à-dire : est-ce que l’Europe est le cheval de Troie de la mondialisation et un accélérateur de la mondialisation ? Ou est-ce que c’est plutôt un moyen de relever les défis de la mondialisation ? Est réapparue aussi durant cette campagne une notion, qui peut paraître déplacée et dépassée, celle de «préférence communautaire »[2]. Nicolas Sarkozy a réaffirmé cette notion de « préférence communautaire » en l’opposant au « libre échange intégral ». Sur les questions commerciales et de délocalisations, il fait la même chose que ce qu’il a fait vis-à-vis de l’immigration en prononçant des discours très fermes en reprenant à son compte les inquiétudes notamment des catégories populaires et en tentant de les détourner des tentations trop extrémistes : extrême droite pour l’immigration, protectionnisme sur le plan commercial. Sur le plan commercial, il met ainsi l’accent sur la protection afin de répondre aux inquiétudes d’une partie des Français et afin de lutter contre toute tentation protectionniste. Donc sur la mondialisation comme sur l’immigration il y a cette même vision qui est peut être la vision la plus efficace pour lutter contre les extrémismes même s’il peut y avoir des dérives. Ce n’est pas facile à affirmer, mais c’est peut être cette stratégie qui est paradoxalement la plus efficace parce que quand les partisans de la mondialisation disent tout le bien que cela peut apporter, cela n’a aucun effet sur l’opinion. Donc, si l’on veut rassurer et donc réconcilier les Français avec la mondialisation, il semble nécessaire de prendre en compte leurs préoccupations en la matière (besoin de protection, d’autorité et de volontarisme politique) et reprendre en partie les réponses qui sont apportées par les extrêmes tout en enlevant les dimensions les plus radicales de ces réponses.

4. Considérez-vous que le thème de la mondialisation a été suffisamment abordé par les principaux candidats ?

Ce qui est assez intéressant aussi par rapport à 2002 ou par rapport à ce qui s’est passé dans les élections précédentes, c’est qu’avant les candidats abordaient ces thèmes de manière assez prudente parce qu’ils savaient que les Français étaient réticents et inquiets. Donc, soit ils n’en parlait pas, et effectivement à une époque on a parlé de la mondialisation « furtive », c’est-à-dire que le pays se mondialisait mais les gouvernants n’en parlaient pas - cela se faisait un peu en cachette, d’où l’idée qu’avaient les Français qu’on leur cachait les choses à ce propos et que tout était décidé à l’étranger, par Bruxelles pour l’Europe et par les groupes financiers pour la mondialisation. Je crois qu’il y avait vraiment une différence entre les discours et la réalité.

A gauche, le discours était plutôt lié à la volonté de maîtriser la mondialisation, et à droite, même Chirac avait ce genre de discours – il entendait plutôt humaniser la mondialisation. Quand on regarde la campagne de 2007, c’est tout à fait différent, c’est-à-dire que les trois candidats, plus ou moins « choisis » par l’opinion, et donc désignés par l’opinion, ont repris à leur compte les craintes de l’opinion, et effectivement sur l’Europe, les candidats ont repris à leur compte les principales craintes des partisans du « non » au référendum de 2005, notamment le besoin de plus de protection et le besoin de réaffirmer un volontarisme politique, c’est-à-dire la volonté de ne pas subir la mondialisation mais d’agir à nouveau, notamment par l’intermédiaire de l’Union européenne.

5. Quels d’autres thèmes importants ont émergé de cette campagne présidentielle ?

Il est assez difficile de répondre à cette question parce que les campagnes précédentes avaient été dominées par un certain nombre de thèmes. En 1995 c’était le thème autour de la « fracture sociale » et de la précarité. Pour la campagne de 2002 c’était la sécurité. Cette année cela a été plus divers, mais je dirais que si on devait regrouper un peu cela (même si on est encore entre les deux tours et que la campagne n’est donc pas terminée), ce serait plutôt que les trois principaux candidats ont essayé de partir des préoccupations des gens. On le voit en particulier sur la construction européenne et sur la mondialisation où ils sont plutôt partis des préoccupations exprimées, par exemple, par les partisans du « non » au référendum de 2005, et ont tenté d’y apporter des réponses qui ont été, d’ailleurs, souvent critiquées à l’extérieur du pays.

Dans les enquêtes d’opinion, le chômage figure toujours parmi les principaux thèmes, même si paradoxalement on n’a pas énormément parlé des mesures de lutte contre le chômage. Peut être aussi parce que pour beaucoup de Français il y a une certaine forme de désillusion sur des solutions toutes faites pour résoudre le problème du chômage. Les candidats ont de plus parlé du travail - de la valeur du travail, de l’insécurité autour de l’emploi et justement de cette idée de garantir plus la sécurité de la personne que de l’emploi en tant que tels notamment à travers un accès privilégié à la formation, à la réforme des contrats du travail, etc.

Et le deuxième aspect est lié à la relance de l’économie. De façon assez classique, à droite, il s’agit de faire confiance au rôle des entreprises, de libérer les entreprises des entraves de l’Etat. Et à gauche, également, on y trouve le sujet de faire confiance aux entreprises développé par Ségolène Royal, mais avec un rôle très important de l’Etat.

Un autre élément important dans la campagne a trait à tout ce qui concerne le pouvoir d’achat parce que c’était une préoccupation assez importante pour les Français, qui critiquent notamment le fait que l’euro aurait été un facteur de hausse des prix sur les produits de consommation courante. Les propositions des candidats étaient par conséquent orientées vers une augmentation des salaires minimums. Il y a eu des critiques assez vives qui ont été formulées par Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy à propos de la Banque Centrale européenne.


6. Avez vous eu l’impression qu’il y avait un mélange entre les thèmes dits de la droite et les thèmes dits de la gauche ?

Il y a un paradoxe dans cette élection qui est le suivant. Contrairement à 2002, au deuxième tour on a un candidat de droite contre une candidate de gauche. En même temps, effectivement, on trouve à droite et à gauche, et encore plus au centre, des thèmes qui appartiennent à l’autre camp. Nicolas Sarkozy se référait à un certain nombre des grandes figures de la gauche et met l’accent sur la valeur du travail, sur le pouvoir d’achat, et finalement il a eu un excellent score auprès des ouvriers et des employés parce qu’il semblait répondre à leurs préoccupations sur la sécurité, l’ordre et l’autorité. Du côté de Ségolène Royal, elle a mis l’accent sur un certain nombre de thèmes, notamment autour de l’identité nationale, de la sécurité qui a fait l’objet de critiques à gauche. En définitive, du côté de Sarkozy et de Royal, ils ont voulu et ils ont tenté de parler vrai, de parler directement aux Français en sortant un peu des limites que leur imposait leur parti politique respectif. Donc, aujourd’hui la situation est assez différente.

7. En quoi cette élection présidentielle était-elle différente des autres et notamment de celle de 2002 ?

Outre les thèmes qui ont été abordés, je dirais qu’il y a deux éléments.

Il y a tout d’abord une nouvelle génération qui est arrivée devant les électeurs avec des personnes qui ont la cinquantaine alors qu’auparavant Jaques Chirac et Lionel Jospin ont été plus âgés, plus expérimentés également et appartenaient à une autre génération. Et on voit que dans cette élection de 2007 les candidats les plus anciens – Arlette Laguiller et Jean-Marie Le Pen qui se sont présentés pour la première fois en 1974 -, ont fait des scores plus faibles que dans les élections précédentes.

La deuxième dimension est liée aux origines des principaux candidats. Jospin et Chirac en 2002 ont plus ou moins été imposés, parce que Chirac était le Président de la République sortant et Jospin était le premier ministre sortant, et donc on peut dire qu’ils ont été un peu imposés par les institutions et par les partis politiques. En ce qui concerne les principaux candidats en 2007, à la différence de ce qui s’est passé en 2002, on peut dire qu’ils ont été un peu imposés par l’opinion publique. Nicolas Sarkozy est resté en tête des sondages à droite dans les intentions de vote depuis plusieurs années. Ségolène Royal a été la personnalité la plus populaire au sein du PS en tant que candidate potentielle. Et François Bayrou, lui a été un peu imposé par une partie de l’opinion depuis la fin de 2006 dans les intentions de vote. Donc, effectivement les trois principaux candidats, qui ont réuni à eux trois 75% des voix, ont été un peu plébiscités par les Français. Alors que les trois principaux candidats en 2002 – Jospin, Chirac et Bayrou, eux n’avaient réuni que 49% des voix. Donc, il y a une sorte de réappropriation par l’opinion publique de la campagne présidentielle, qui peut expliquer le taux très important de participation au premier tour.


8. Est-ce que les résultats du premier tour (22.04.2007) de cette élection présidentielle ont été surprenants pour vous ?

Je ferais ma réponse de manière paradoxale. Ce qui a été surprenant pour moi c’était l’absence de surprise, c’est-à-dire que les sondeurs disaient qu’il y avait trois candidats qui se détachaient, que Jean-Marie Le Pen montait mais qu’il n’était pas aussi fort qu’on le pensait, et que les petits candidats, notamment de la gauche radicale, n’arrivaient pas à émerger. Et c’est ce qui s’est produit. On attendait tellement de surprises – Le Pen au deuxième tour, Bayrou au deuxième tour, que finalement la surprise a été de voir que les grands - les deux candidats des principaux partis -, sont arrivés en tête au premier tour et qu’on aura le combat classique droite-gauche au deuxième tour.


9. On a estimé cette campagne présidentielle comme « faible » du fait qu’elle n’a pas vraiment mis au point les principaux problèmes auxquels les Français se confrontent aujourd’hui, tels la réforme du modèle social français, la place de la France en Europe et dans la mondialisation. Pourtant, on a vu un taux de participation spectaculaire d’autour de 85%. Quel serait votre commentaire là-dessus ?

Je ne pense pas que la campagne a été faible. Je pense justement qu’une fois que les candidats ont été plus ou moins « choisis » par l’opinion publique, ils ne se sont peut-être pas emparés des sujets les plus importants en soi, mais ils ont au moins essayé de répondre aux questions les plus importantes aux yeux de l’opinion. Ils ont en particulier tenté de répondre au besoin de protection et au besoin d’autorité qu’elle exprime. Ce fut le cas également de la candidate de gauche – Ségolène Royal -, mais dans un cadre, je dirais, plus réaliste, dans un cadre de politique de gouvernement parce que le besoin de protection exprimé par la gauche radicale, et le besoin d’autorité exprimé par l’extrême droite n’ont pas d’effet à partir du moment où ils ne peuvent accéder au pouvoir. Donc, de ce point de vue, je pense qu’il a eu une campagne forte.

Que les principaux débats n’aient pas été abordés, je n’en suis pas sûr.

Ce qui a pu décevoir, c’est qu’il n’y avait pas de débats de haute volée, mais plutôt des points assez précis et techniques. Je pense que c’était cela ce qu’attendait la plupart des gens. Ceux qui avaient des visions assez grandioses sur la France et sur la place de la France dans le monde, comme par exemple Jean-Marie Le Pen et José Bové, n’ont pas du tout eu un impact. Ce qui a marché, c’était ceux qui prenaient en compte les vraies préoccupations des gens et tentaient d’y répondre avec des mesures plutôt techniques, et aussi ceux qui ont eu des visions plutôt positives des choses. Que ce soit Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy ou François Bayrou, ils disaient « Il y a une crise, c’est vrai, mais ce pays a tous les moyens de s’en sortir et si on fait les efforts nécessaires, on a les moyens de s’en sortir ». Alors que la gauche radicale ou l’extrême droite ont une vision extrêmement pessimiste et catastrophiste du monde et avec à l’extrême droite l’impression d’être envahi par les étrangers et pour l’extrême gauche l’idée que le libéralisme sauvage a gagné et qu’il n’y a plus rien à faire. Les principaux candidats ont donc essayé d’avoir une vision positive et volontariste en disant qu’il y avait les moyens de faire quelque chose. C’est un peu, je dirais, l’équivalent de ce qu’il a dit Al Gore sur l’environnement, c’est-à-dire, « Attention ! Evidemment qu’il y a des problèmes. Mais tout n’est pas fini – il y a des moyens d’agir encore sur les choses ! ». Je pense que c’est cela qui a été fort dans cette campagne.


10. Considérez-vous que le clivage droite-gauche aujourd’hui est le même qu’auparavant ? Seriez-vous d’accord que la politique en France s’est personnalisée dans cette campagne dans la mesure où les principaux candidats ont refusé de s’identifier pleinement à leur parti politique respectif ?

Je vais commencer par la deuxième question. Il y a une personnalisation qui est évidente même si, selon les camps, ce n’est pas la même chose. Nicolas Sarkozy a mené une campagne très personnelle – il suffit de voir ses interventions – c’était toujours « Je vais faire cela … », c’est peut être lié à sa personnalité et à sa façon d’envisager la politique.

Jean-Marie Le Pen et François Bayrou sont dans des situations assez semblables, c’est-à-dire qu’ils sont les dirigeants tout puissants de leur parti politique.

En ce qui concerne Ségolène Royal, il y a aussi cette dimension personnelle mais dans un autre contexte. Elle a voulu se mettre à l’écart du Parti socialiste et notamment de ses principaux dirigeants.

Il y a effectivement une vision personnelle de cette élection mais qui est aussi liée au caractère particulier de l’élection elle même, c’est-à-dire que ce n’est pas comme dans un régime parlementaire où les dirigeants d’un parti se présentent au nom de ce parti pour diriger la majorité, mais c’est une personnalité plus ou moins choisie par l’opinion, qui se présente devant les Français pour recueillir leurs suffrages. C’est la raison pour laquelle Ségolène Royal dans son discours après le premier tour a dit aux militants socialistes « Je ne vous appartiens plus, j’appartiens maintenant à tous les Français » pour exprimer justement ce rapport direct entre les Français et la candidate.

L’exemple typique de ce point de vue, ce sont les émissions de télévision où les candidats sont face aux Français sans intermédiaire – ils sont seuls sans conseillers et sans intermédiaire que ce soit un journaliste ou un analyste -, donc, cela est assez typique de l’élection présidentielle et je pense qu’il n’y a pas d’équivalent en Europe, dans les pays industrialisés, sauf peut être aux Etats-Unis, bien entendu, mais, en tout cas, c’est quelque chose d’assez rare.

Sur le clivage droite-gauche, les différents candidats reprennent les thèmes des autres. En même temps le principal candidat de droite est opposé à la principale candidate de gauche au deuxième tour, et sur un certain nombre de thèmes le clivage droite-gauche reste très fort, notamment sur le thème de l’immigration. Nicolas Sarkozy a une vision assez ferme de la question de l’immigration et de l’autre côté, Ségolène Royal a une vision conciliante visant à la régulation des sans papiers. Donc sur cette question il y a une polarisation assez forte.

Une autre polarisation aussi forte est liée au rapport aux chômeurs. La position de Nicolas Sarkozy est de responsabiliser les chômeurs et de lutter contre toute forme d’assistanat alors qu’à gauche, il y a une vision, encore une fois, conciliante de cette question. Donc, le clivage reste important malgré tout. Même si François Bayrou a essayé de le dépasser en étant assez social sur les questions de l’Etat providence et en étant plutôt libéral sur les questions économiques. Mais le clivage droite-gauche fonctionne toujours. On doit néanmoins reconnaître que lorsqu’on regarde les équilibres entre la droite et la gauche, la gauche pèse un peu plus d’un tiers de l’électorat et la droite fait deux tiers de l’électorat (si l’on y inclut l’électorat centriste). Aujourd’hui ce sont les sympathisants de gauche qui votent à droite, mais les idées vont de droite à gauche.


11. Quel regard portez-vous sur le score de François Bayrou ? Quel sera, selon vous, le rôle d’un nouveau parti centriste dans la vie politique française ?

Son score peut être interprété de deux façons.

Il est peut-être décevant pour ceux qui pensaient que Bayrou pouvait aller au deuxième tour et transformer le paysage politique français. D’un autre côté, son score est très impressionnant parce qu’il est trois fois plus important qu’en 2002 et il a progressé de façon très vive tout au long de la campagne. Donc, c’est un impact assez important. Est-ce que c’est un phénomène durable dans la vie politique française ? Il a exprimé hier /25.04.2007/ la volonté de créer un nouveau parti – le Parti Démocrate. Je pense, et, au passage il avait, dans une interview donnée au New York Times au mois de mars, où il a expliqué qu’il était démocrate et qu’il était très proche de Clinton. Donc, avec cette idée du « père de la troisième voie », qu’a repris après Tony Blair, notamment l’idée d’être de gauche sur le plan social et de droite sur le plan économique. C’est exactement la position de François Bayrou. Alors, est-ce que cette entreprise va réussir ? Je pense que, quoi qu’il en soit, il va créer son parti et il a annoncé qu’il ne soutiendrait ni Sarkozy ni Royal, et donc il reste dans sa logique « ni droite ni gauche », donc au centre. L’enjeu principal sera les élections législatives. Le scrutin majoritaire fait que le risque est fort pour son parti qu’il ait peu de députés puisque avant, il y avait un système de désistement entre l’UMP et l’UDF qui faisait que l’UDF pouvait atteindre les 50% de voix dans une circonscription. Là, compte tenu des relations entre l’UMP et l’UDF, aujourd’hui il n’y aura pas un tel désistement.

Pour moi, Bayrou peut faire le pari de la défaite de Ségolène Royal et si Royal perd, ce qui est probable, le Parti socialiste sera en forte crise et les éléments centristes au sein du PS - Michel Rocard, Bernard Kouchner et Dominique Strauss-Kahn -, peuvent éventuellement rejoindre le futur Parti Démocrate créé par Bayrou. Mais c’est une entreprise très risquée parce qu’il s’agit de refonder et de recomposer la vie politique en France. Je pense que son rêve est d’être un pivot entre la droite et la gauche et de choisir entre les candidats en fonctions de ce qu’ils proposent.


12. Comment estimez-vous le rôle des médias dans cette campagne présidentielle ? S’agit-il d’une médiatisation ou plutôt d’une démédiatisation de la politique ?

En 2002, les médias accordaient assez peu d’importance à la campagne et quand ils parlaient de la campagne ils disaient « Mon Dieu ! Quelle est ennuyeuse ! ». Cette fois, c’était différent – il y a eu pas mal d’émission dans les médias, notamment ces nouvelles émissions face aux Français qui ont eu beaucoup de succès et qui ont attiré beaucoup de téléspectateurs. Donc, déjà les médias se sont davantage intéressés à la campagne. En même temps, il y a eu non pas une « démédiatisation », mais une perte du monopole des médias sur le rapport que les candidats peuvent avoir avec les Français, avec effectivement un rôle très important désormais joué par Internet. Par exemple, le site Internet de Royal « Désir d’avenir », a joué un rôle important, ainsi que ses débats participatifs. On pouvait trouver sur les sites Internet des informations qu’on ne trouvait pas ailleurs dans les médias, notamment les vidéos.

Il y a aussi le phénomène des blogs – tous les candidats avaient leur propre blog et cela a permis également aux Français d’avoir des conversations directes avec les candidats sur leurs blogs. Donc, je dirais que les médias jouent un rôle important, mais ils n’ont plus le monopole de l’information et de la prise de parole possible pour les gens vis-à-vis des candidats. Comme pour les questions financières où avant les entreprises étaient obligées de passer par les banques pour avoir de l’argent et pour accéder au marché financier, aujourd’hui les candidats ne sont plus obligés de passer par les banques de l’information que sont les médias mais peuvent directement aller vers les marchés financiers, c’est-à-dire vers l’opinion publique et même dialoguer avec cette opinion publique. Et cela est quelque chose, à mon avis, qui est durable et qu’on l’avait vu lors du référendum de 2005.

[1] Anna Dimitrova est Docteur en Sociologie-Anthropologie et chargée de recherche post-doctorale à la Maison des Sciences de l’Homme (CNRS) à Paris. Elle est également enseignante invitée à l’Institut Européen des Hautes Etudes Internationales (IEHEI) de Nice et chargée de cours à l’Université de Sofia, à la Nouvelle Université Bulgare et à l’Université de Sud-Ouest de Blagoevgrad en Bulgarie.

[2] La notion de « préférence communautaire » correspond à une union douanière où il n’y a pas de droits de douane entre les différents pays participant à cette union douanière, mais où il y a des droits de douane vis-à-vis de l’extérieur. Et donc la préférence communautaire consiste à privilégier les importations d’Allemagne ou d’Italie au détriment des importations en dehors de l’UE, de Chine par exemple.

 
Fondateur : Jean-Claude COURDY   -   GEOPOLITIS   -   Nos partenaires