Eddy Fougier est politologue. Il
travaille sur l’altermondialisme et la question du
rapport entre l’opinion publique et la mondialisation.
Il est notamment co-auteur de Elysée 2007. Les
questions-clefs des Français (Lignes de repères,
2007) et auteur du Dictionnaire analytique de l’altermondialisme
(Ellipses, 2006). Il a publié récemment plusieurs
contributions dans deux ouvrages collectifs,
L’extrême gauche, moribonde ou renaissante ? (sous
la direction de Dominique Reynié, PUF, 2007) et
L’Encyclopédie de la culture politique contemporaine
(vol.1, sous la direction d’Alain Renaud, Nermann, à
paraître).
La
conversation que j’ai eu le plaisir d’entretenir avec
Eddy Fougier a eu lieu trois jours à peine après le
premier tour de l’élection présidentielle (22.04.2007)
et l’atmosphère à Paris était plus euphorique que
jamais, mais aussi tendue, à cause du duel final attendu
pour le
6.05.2007
entre le candidat de la droite Nicolas Sarkozy et la
candidate de la gauche Ségolène Royal. Les médias se
précipitaient d’annoncer « le retour triomphal du peuple
français à la politique » et « la victoire de la
démocratie » liés, d’un côté, au très haut taux de
participation de 85% au premier tour, qui a même battu
le record de 1965, et, d’autre côté, à la défaite du
président du Front National Jean-Marie Le Pen, dont le
résultat (10,44%) a été largement inférieur à son score
de 2002. Mais même si les résultats définitifs ont fixé
un final classique droite-gauche pour le second tour en
désignant comme finalistes le candidat de l’Union pour
un mouvement populaire (UMP) Nicolas Sarkozy (31,18%) et
la candidate du Parti socialiste français (PS) Ségolène
Royal (25,87%), un autre grand candidat est apparu sur
la scène politique française. Le « troisième homme » est
le président de l’Union pour une démocratie française
(UDF) François Bayrou (18,57) qui a montré à ses
adversaires qu’il aurait un rôle important à jouer dans
la vie politique en France. Les enjeux du deuxième tour
ont été élevés par la décision de Bayrou de ne donner de
consigne de votes ni en faveur de Sarkozy, ni en faveur
de Royal. Le jeu présidentiel est ainsi entré dans la
phase de la « grande séduction » dont l’objet
d’affectation était Bayrou lui-même (et surtout ses
électeurs qui sont estimés être 45% de droite, 35% de
gauche et 20% ni de droite, ni de gauche), que tant les
proches de Sarkozy que les proches de Royal essaient de
séduire mais en utilisant de différentes stratégies. Le
camp de Sarkozy misait sur une prétendue indifférence
comme si la séduction de Bayrou n’était pas
indispensable pour eux car ils étaient convaincus que
son électorat partageait plutôt les idées de la droite
que de la gauche et qu’au deuxième tour il voterait
Sarkozy. Alors que Royal était beaucoup plus persistante
à l’égard de Bayrou en lui faisant des propositions
concrètes allant jusqu’à la place Beauvau (la résidence
du ministre de l’intérieur) ou à l’Hôtel Matignon (la
résidence du Premier ministre).
Dans
un tel contexte politique, bien « étoilé » pour le
candidat centriste François Bayrou, les propos d’Eddy
Fougier, que j’ai pu recueillir, ont éclairci davantage
la situation actuelle politique en France en mettant au
point les anciennes « constellations politiques » et en
en dévoilant les nouvelles, en particulier celles
concernant la place de la France sur la scène globale
surtout après le rejet du Traité de la Constitution
européennes lors du référendum français du 29.05.2005
Etes-vous d’accord
avec l’estimation qu’en France le mouvement
altermondialiste transcende le clivage
droite-gauche ? A cet égard, quel serait votre
commentaire sur le résultat du candidat des
altermondialistes à la présidentielle José Bové ?
Je ne pense pas que l’altermondialisme
transcende le clivage droite-gauche. L’altermondialisme
est surtout à gauche et, contrairement à une autre idée
répandue, ce n’est pas un mouvement d’extrême gauche
notamment parce que les mouvements chrétiens de gauche
et les organisations caritatives chrétiennes comme le
Comité catholique contre la faim et pour le
développement (CCFD), le Secours catholique ou Terre des
hommes participent à l’altermondialisme en France. Je
dirais qu’il y a deux grands courants en France qui
nourrissent l’altermondialisme – le courant chrétien et
le courant marxiste ou néo-marxiste avec des personnes
qui se rapprochent de la gauche radicale.
En ce qui concerne José
Bové le candidat altermondialiste, qui ne s’est
d’ailleurs pas spécialement présenté au nom de l’altermondialisme,
effectivement son résultat est assez faible. D’ailleurs,
le principal mouvement altermondialiste en France qui
est ATTAC (Association pour la taxation des transactions
financières pour l’aide aux citoyens) n’a pas donné de
consigne de vote en faveur de José Bové, puisque les
altermondialistes en général refusent de participer au
jeu électoral et de se transformer en parti politique et
de se présenter aux élections. Donc, il y a eu une
certaine ambiguïté sur la candidature de José Bové. Il
était altermondialiste mais ne s’est pas présenté en
tant qu’altermondialiste certainement du fait des
réticences des altermondialistes vis-à-vis de
l’engagement politique. Son échec est lié à trois
facteurs : premièrement, la pression du « vote utile »
en faveur de la candidate socialiste 5 ans après le
traumatisme de l’élimination de la gauche du second tour
de l’élection présidentielle ; deuxièmement, la division
des candidats, José Bové étant le sixième candidat à la
gauche du Parti socialiste à s’être présenté ;
troisièmement, le candidat altermondialiste a eu un
résultat plus faible que les autres principaux candidats
de la gauche radicale car il n’a pas réussi à se
différencier d’eux au cours de sa campagne.
Existe-t-il une
particularité française sur la compréhension de la
mondialisation ?
Je ne sais pas s’il y a
une particularité française sur la compréhension de la
mondialisation. En tout cas, il y a une particularité
française sur les inquiétudes face à la mondialisation.
En France, on voit la mondialisation principalement à
travers les enjeux financiers (le capitalisme financier,
le rôle des fonds de pension et fonds d’investissement,
etc.), l’enjeu des délocalisations et également les
enjeux culturels, c’est-à-dire à travers la culture, la
langue, l’exception culturelle, la création culturelle.
Donc, c’est une spécificité française dans la
compréhension de la mondialisation. Il y a également des
spécificités françaises dans les réactions à la
mondialisation. On trouve dans les enquêtes d’opinion,
et aussi dans le débat, de nombreuses inquiétudes qui
sont exprimées à propos de la mondialisation et
aujourd’hui à l’égard de la construction européenne,
parce que la construction européenne est de plus en plus
assimilée à un facteur d’accélération de la
mondialisation, notamment, en ce qui concerne les
délocalisations, en particulier depuis l’élargissement à
l’Europe de l’Est.
L’Europe n’est-elle
pas le bouc émissaire de la mondialisation pour les
Français ?
Le point de vue des
partisans du « non » a eu un effet sur le débat, ce qui
fait qu’il y a une assimilation de plus en plus forte
entre la mondialisation et l’UE, en particulier depuis
l’élargissement, autour notamment de la question des
délocalisations et autour de la question du dumping
social et fiscal. En même temps l’Europe est vue par les
principaux candidats comme un moyen de relever les défis
de la mondialisation - non pas de lutter contre la
mondialisation, mais de relever les défis de la
mondialisation. Donc il y a ces deux visions de l’Europe
– la vision classique en France, c’est-à-dire : est-ce
que l’Europe est le cheval de Troie de la mondialisation
et un accélérateur de la mondialisation ? Ou est-ce que
c’est plutôt un moyen de relever les défis de la
mondialisation ? Est réapparue aussi durant cette
campagne une notion, qui peut paraître déplacée et
dépassée, celle de «préférence communautaire »[2].
Nicolas Sarkozy a réaffirmé cette notion de « préférence
communautaire » en l’opposant au « libre échange
intégral ». Sur les questions commerciales et de
délocalisations, il fait la même chose que ce qu’il a
fait vis-à-vis de l’immigration en prononçant des
discours très fermes en reprenant à son compte les
inquiétudes notamment des catégories populaires et en
tentant de les détourner des tentations trop
extrémistes : extrême droite pour l’immigration,
protectionnisme sur le plan commercial. Sur le plan
commercial, il met ainsi l’accent sur la protection afin
de répondre aux inquiétudes d’une partie des Français et
afin de lutter contre toute tentation protectionniste.
Donc sur la mondialisation comme sur l’immigration il y
a cette même vision qui est peut être la vision la plus
efficace pour lutter contre les extrémismes même s’il
peut y avoir des dérives. Ce n’est pas facile à
affirmer, mais c’est peut être cette stratégie qui est
paradoxalement la plus efficace parce que quand les
partisans de la mondialisation disent tout le bien que
cela peut apporter, cela n’a aucun effet sur l’opinion.
Donc, si l’on veut rassurer et donc réconcilier les
Français avec la mondialisation, il semble nécessaire de
prendre en compte leurs préoccupations en la matière
(besoin de protection, d’autorité et de volontarisme
politique) et reprendre en partie les réponses qui sont
apportées par les extrêmes tout en enlevant les
dimensions les plus radicales de ces réponses.
Considérez-vous que
le thème de la mondialisation a été suffisamment
abordé par les principaux candidats ?
Ce qui est assez
intéressant aussi par rapport à 2002 ou par rapport à ce
qui s’est passé dans les élections précédentes, c’est
qu’avant les candidats abordaient ces thèmes de manière
assez prudente parce qu’ils savaient que les Français
étaient réticents et inquiets. Donc, soit ils n’en
parlait pas, et effectivement à une époque on a parlé de
la mondialisation « furtive », c’est-à-dire que le pays
se mondialisait mais les gouvernants n’en parlaient pas
- cela se faisait un peu en cachette, d’où l’idée
qu’avaient les Français qu’on leur cachait les choses à
ce propos et que tout était décidé à l’étranger, par
Bruxelles pour l’Europe et par les groupes financiers
pour la mondialisation. Je crois qu’il y avait vraiment
une différence entre les discours et la réalité.
A gauche, le discours
était plutôt lié à la volonté de maîtriser la
mondialisation, et à droite, même Chirac avait ce genre
de discours – il entendait plutôt humaniser la
mondialisation. Quand on regarde la campagne de 2007,
c’est tout à fait différent, c’est-à-dire que les trois
candidats, plus ou moins « choisis » par l’opinion, et
donc désignés par l’opinion, ont repris à leur compte
les craintes de l’opinion, et effectivement sur
l’Europe, les candidats ont repris à leur compte les
principales craintes des partisans du « non » au
référendum de 2005, notamment le besoin de plus de
protection et le besoin de réaffirmer un volontarisme
politique, c’est-à-dire la volonté de ne pas subir la
mondialisation mais d’agir à nouveau, notamment par
l’intermédiaire de l’Union européenne.
Quels d’autres
thèmes importants ont émergé de cette campagne
présidentielle ?
Il est assez difficile de
répondre à cette question parce que les campagnes
précédentes avaient été dominées par un certain nombre
de thèmes. En 1995 c’était le thème autour de la
« fracture sociale » et de la précarité. Pour la
campagne de 2002 c’était la sécurité. Cette année cela a
été plus divers, mais je dirais que si on devait
regrouper un peu cela (même si on est encore entre les
deux tours et que la campagne n’est donc pas terminée),
ce serait plutôt que les trois principaux candidats ont
essayé de partir des préoccupations des gens. On le voit
en particulier sur la construction européenne et sur la
mondialisation où ils sont plutôt partis des
préoccupations exprimées, par exemple, par les partisans
du « non » au référendum de 2005, et ont tenté d’y
apporter des réponses qui ont été, d’ailleurs, souvent
critiquées à l’extérieur du pays.
Dans les enquêtes
d’opinion, le chômage figure toujours parmi les
principaux thèmes, même si paradoxalement on n’a pas
énormément parlé des mesures de lutte contre le chômage.
Peut être aussi parce que pour beaucoup de Français il y
a une certaine forme de désillusion sur des solutions
toutes faites pour résoudre le problème du chômage. Les
candidats ont de plus parlé du travail - de la valeur du
travail, de l’insécurité autour de l’emploi et justement
de cette idée de garantir plus la sécurité de la
personne que de l’emploi en tant que tels notamment à
travers un accès privilégié à la formation, à la réforme
des contrats du travail, etc.
Et le deuxième aspect est
lié à la relance de l’économie. De façon assez
classique, à droite, il s’agit de faire confiance au
rôle des entreprises, de libérer les entreprises des
entraves de l’Etat. Et à gauche, également, on y trouve
le sujet de faire confiance aux entreprises développé
par Ségolène Royal, mais avec un rôle très important de
l’Etat.
Un autre élément
important dans la campagne a trait à tout ce qui
concerne le pouvoir d’achat parce que c’était une
préoccupation assez importante pour les Français, qui
critiquent notamment le fait que l’euro aurait été un
facteur de hausse des prix sur les produits de
consommation courante. Les propositions des candidats
étaient par conséquent orientées vers une augmentation
des salaires minimums. Il y a eu des critiques assez
vives qui ont été formulées par Ségolène Royal et
Nicolas Sarkozy à propos de la Banque Centrale
européenne.
Avez vous eu
l’impression qu’il y avait un mélange entre les
thèmes dits de la droite et les thèmes dits de la
gauche ?
Il y a un paradoxe dans
cette élection qui est le suivant. Contrairement à 2002,
au deuxième tour on a un candidat de droite contre une
candidate de gauche. En même temps, effectivement, on
trouve à droite et à gauche, et encore plus au centre,
des thèmes qui appartiennent à l’autre camp. Nicolas
Sarkozy se référait à un certain nombre des grandes
figures de la gauche et met l’accent sur la valeur du
travail, sur le pouvoir d’achat, et finalement il a eu
un excellent score auprès des ouvriers et des employés
parce qu’il semblait répondre à leurs préoccupations sur
la sécurité, l’ordre et l’autorité. Du côté de Ségolène
Royal, elle a mis l’accent sur un certain nombre de
thèmes, notamment autour de l’identité nationale, de la
sécurité qui a fait l’objet de critiques à gauche. En
définitive, du côté de Sarkozy et de Royal, ils ont
voulu et ils ont tenté de parler vrai, de parler
directement aux Français en sortant un peu des limites
que leur imposait leur parti politique respectif. Donc,
aujourd’hui la situation est assez différente.
En quoi cette
élection présidentielle était-elle différente des
autres et notamment de celle de 2002 ?
Outre les thèmes qui ont
été abordés, je dirais qu’il y a deux éléments.
Il y a tout d’abord une
nouvelle génération qui est arrivée devant les électeurs
avec des personnes qui ont la cinquantaine alors
qu’auparavant Jaques Chirac et Lionel Jospin ont été
plus âgés, plus expérimentés également et appartenaient
à une autre génération. Et on voit que dans cette
élection de 2007 les candidats les plus anciens –
Arlette Laguiller et Jean-Marie Le Pen qui se sont
présentés pour la première fois en 1974 -, ont fait des
scores plus faibles que dans les élections précédentes.
La deuxième dimension est
liée aux origines des principaux candidats. Jospin et
Chirac en 2002 ont plus ou moins été imposés, parce que
Chirac était le Président de la République sortant et
Jospin était le premier ministre sortant, et donc on
peut dire qu’ils ont été un peu imposés par les
institutions et par les partis politiques. En ce qui
concerne les principaux candidats en 2007, à la
différence de ce qui s’est passé en 2002, on peut dire
qu’ils ont été un peu imposés par l’opinion publique.
Nicolas Sarkozy est resté en tête des sondages à droite
dans les intentions de vote depuis plusieurs années.
Ségolène Royal a été la personnalité la plus populaire
au sein du PS en tant que candidate potentielle. Et
François Bayrou, lui a été un peu imposé par une partie
de l’opinion depuis la fin de 2006 dans les intentions
de vote. Donc, effectivement les trois principaux
candidats, qui ont réuni à eux trois 75% des voix, ont
été un peu plébiscités par les Français. Alors que les
trois principaux candidats en 2002 – Jospin, Chirac et
Bayrou, eux n’avaient réuni que 49% des voix. Donc, il y
a une sorte de réappropriation par l’opinion publique de
la campagne présidentielle, qui peut expliquer le taux
très important de participation au premier tour.
Est-ce que les
résultats du premier tour (22.04.2007) de cette
élection présidentielle ont été surprenants pour
vous ?
Je ferais ma réponse de
manière paradoxale. Ce qui a été surprenant pour moi
c’était l’absence de surprise, c’est-à-dire que les
sondeurs disaient qu’il y avait trois candidats qui se
détachaient, que Jean-Marie Le Pen montait mais qu’il
n’était pas aussi fort qu’on le pensait, et que les
petits candidats, notamment de la gauche radicale,
n’arrivaient pas à émerger. Et c’est ce qui s’est
produit. On attendait tellement de surprises – Le Pen au
deuxième tour, Bayrou au deuxième tour, que finalement
la surprise a été de voir que les grands - les deux
candidats des principaux partis -, sont arrivés en tête
au premier tour et qu’on aura le combat classique
droite-gauche au deuxième tour.
On a estimé cette
campagne présidentielle comme « faible » du fait
qu’elle n’a pas vraiment mis au point les principaux
problèmes auxquels les Français se confrontent
aujourd’hui, tels la réforme du modèle social
français, la place de la France en Europe et dans la
mondialisation. Pourtant, on a vu un taux de
participation spectaculaire d’autour de 85%. Quel
serait votre commentaire là-dessus ?
Je ne pense pas que la
campagne a été faible. Je pense justement qu’une fois
que les candidats ont été plus ou moins « choisis » par
l’opinion publique, ils ne se sont peut-être pas emparés
des sujets les plus importants en soi, mais ils ont au
moins essayé de répondre aux questions les plus
importantes aux yeux de l’opinion. Ils ont en
particulier tenté de répondre au besoin de protection et
au besoin d’autorité qu’elle exprime. Ce fut le cas
également de la candidate de gauche – Ségolène Royal -,
mais dans un cadre, je dirais, plus réaliste, dans un
cadre de politique de gouvernement parce que le besoin
de protection exprimé par la gauche radicale, et le
besoin d’autorité exprimé par l’extrême droite n’ont pas
d’effet à partir du moment où ils ne peuvent accéder au
pouvoir. Donc, de ce point de vue, je pense qu’il a eu
une campagne forte.
Que les principaux débats
n’aient pas été abordés, je n’en suis pas sûr.
Ce qui a pu décevoir,
c’est qu’il n’y avait pas de débats de haute volée, mais
plutôt des points assez précis et techniques. Je pense
que c’était cela ce qu’attendait la plupart des gens.
Ceux qui avaient des visions assez grandioses sur la
France et sur la place de la France dans le monde, comme
par exemple Jean-Marie Le Pen et José Bové, n’ont pas du
tout eu un impact. Ce qui a marché, c’était ceux qui
prenaient en compte les vraies préoccupations des gens
et tentaient d’y répondre avec des mesures plutôt
techniques, et aussi ceux qui ont eu des visions plutôt
positives des choses. Que ce soit Ségolène Royal,
Nicolas Sarkozy ou François Bayrou, ils disaient « Il
y a une crise, c’est vrai, mais ce pays a tous les
moyens de s’en sortir et si on fait les efforts
nécessaires, on a les moyens de s’en sortir ». Alors
que la gauche radicale ou l’extrême droite ont une
vision extrêmement pessimiste et catastrophiste du monde
et avec à l’extrême droite l’impression d’être envahi
par les étrangers et pour l’extrême gauche l’idée que le
libéralisme sauvage a gagné et qu’il n’y a plus rien à
faire. Les principaux candidats ont donc essayé d’avoir
une vision positive et volontariste en disant qu’il y
avait les moyens de faire quelque chose. C’est un peu,
je dirais, l’équivalent de ce qu’il a dit Al Gore sur
l’environnement, c’est-à-dire, « Attention !
Evidemment qu’il y a des problèmes. Mais tout n’est pas
fini – il y a des moyens d’agir encore sur les choses ! ».
Je pense que c’est cela qui a été fort dans cette
campagne.
Considérez-vous que
le clivage droite-gauche aujourd’hui est le même
qu’auparavant ? Seriez-vous d’accord que la
politique en France s’est personnalisée dans cette
campagne dans la mesure où les principaux candidats
ont refusé de s’identifier pleinement à leur parti
politique respectif ?
Je vais commencer par la
deuxième question. Il y a une personnalisation qui est
évidente même si, selon les camps, ce n’est pas la même
chose. Nicolas Sarkozy a mené une campagne très
personnelle – il suffit de voir ses interventions –
c’était toujours « Je vais faire cela … », c’est
peut être lié à sa personnalité et à sa façon
d’envisager la politique.
Jean-Marie Le Pen et
François Bayrou sont dans des situations assez
semblables, c’est-à-dire qu’ils sont les dirigeants tout
puissants de leur parti politique.
En ce qui concerne
Ségolène Royal, il y a aussi cette dimension personnelle
mais dans un autre contexte. Elle a voulu se mettre à
l’écart du Parti socialiste et notamment de ses
principaux dirigeants.
Il y a effectivement une
vision personnelle de cette élection mais qui est aussi
liée au caractère particulier de l’élection elle même,
c’est-à-dire que ce n’est pas comme dans un régime
parlementaire où les dirigeants d’un parti se présentent
au nom de ce parti pour diriger la majorité, mais c’est
une personnalité plus ou moins choisie par l’opinion,
qui se présente devant les Français pour recueillir
leurs suffrages. C’est la raison pour laquelle Ségolène
Royal dans son discours après le premier tour a dit aux
militants socialistes « Je ne vous appartiens plus,
j’appartiens maintenant à tous les Français » pour
exprimer justement ce rapport direct entre les Français
et la candidate.
L’exemple typique de ce
point de vue, ce sont les émissions de télévision où les
candidats sont face aux Français sans intermédiaire –
ils sont seuls sans conseillers et sans intermédiaire
que ce soit un journaliste ou un analyste -, donc, cela
est assez typique de l’élection présidentielle et je
pense qu’il n’y a pas d’équivalent en Europe, dans les
pays industrialisés, sauf peut être aux Etats-Unis, bien
entendu, mais, en tout cas, c’est quelque chose d’assez
rare.
Sur le clivage
droite-gauche, les différents candidats reprennent les
thèmes des autres. En même temps le principal candidat
de droite est opposé à la principale candidate de gauche
au deuxième tour, et sur un certain nombre de thèmes le
clivage droite-gauche reste très fort, notamment sur le
thème de l’immigration. Nicolas Sarkozy a une vision
assez ferme de la question de l’immigration et de
l’autre côté, Ségolène Royal a une vision conciliante
visant à la régulation des sans papiers. Donc sur cette
question il y a une polarisation assez forte.
Une autre polarisation
aussi forte est liée au rapport aux chômeurs. La
position de Nicolas Sarkozy est de responsabiliser les
chômeurs et de lutter contre toute forme d’assistanat
alors qu’à gauche, il y a une vision, encore une fois,
conciliante de cette question. Donc, le clivage reste
important malgré tout. Même si François Bayrou a essayé
de le dépasser en étant assez social sur les questions
de l’Etat providence et en étant plutôt libéral sur les
questions économiques. Mais le clivage droite-gauche
fonctionne toujours. On doit néanmoins reconnaître que
lorsqu’on regarde les équilibres entre la droite et la
gauche, la gauche pèse un peu plus d’un tiers de
l’électorat et la droite fait deux tiers de l’électorat
(si l’on y inclut l’électorat centriste). Aujourd’hui ce
sont les sympathisants de gauche qui votent à droite,
mais les idées vont de droite à gauche.
Quel regard
portez-vous sur le score de François Bayrou ? Quel
sera, selon vous, le rôle d’un nouveau parti
centriste dans la vie politique française ?
Son score peut être
interprété de deux façons.
Il est peut-être décevant
pour ceux qui pensaient que Bayrou pouvait aller au
deuxième tour et transformer le paysage politique
français. D’un autre côté, son score est très
impressionnant parce qu’il est trois fois plus important
qu’en 2002 et il a progressé de façon très vive tout au
long de la campagne. Donc, c’est un impact assez
important. Est-ce que c’est un phénomène durable dans la
vie politique française ? Il a exprimé hier /25.04.2007/
la volonté de créer un nouveau parti – le Parti
Démocrate. Je pense, et, au passage il avait, dans une
interview donnée au New York Times au mois de mars, où
il a expliqué qu’il était démocrate et qu’il était très
proche de Clinton. Donc, avec cette idée du « père de la
troisième voie », qu’a repris après Tony Blair,
notamment l’idée d’être de gauche sur le plan social et
de droite sur le plan économique. C’est exactement la
position de François Bayrou. Alors, est-ce que cette
entreprise va réussir ? Je pense que, quoi qu’il en
soit, il va créer son parti et il a annoncé qu’il ne
soutiendrait ni Sarkozy ni Royal, et donc il reste dans
sa logique « ni droite ni gauche », donc au centre.
L’enjeu principal sera les élections législatives. Le
scrutin majoritaire fait que le risque est fort pour son
parti qu’il ait peu de députés puisque avant, il y avait
un système de désistement entre l’UMP et l’UDF qui
faisait que l’UDF pouvait atteindre les 50% de voix dans
une circonscription. Là, compte tenu des relations entre
l’UMP et l’UDF, aujourd’hui il n’y aura pas un tel
désistement.
Pour moi, Bayrou peut
faire le pari de la défaite de Ségolène Royal et si
Royal perd, ce qui est probable, le Parti socialiste
sera en forte crise et les éléments centristes au sein
du PS - Michel Rocard, Bernard Kouchner et Dominique
Strauss-Kahn -, peuvent éventuellement rejoindre le
futur Parti Démocrate créé par Bayrou. Mais c’est une
entreprise très risquée parce qu’il s’agit de refonder
et de recomposer la vie politique en France. Je pense
que son rêve est d’être un pivot entre la droite et la
gauche et de choisir entre les candidats en fonctions de
ce qu’ils proposent.
Comment estimez-vous
le rôle des médias dans cette campagne
présidentielle ? S’agit-il d’une médiatisation ou
plutôt d’une démédiatisation de la politique ?
En 2002, les médias
accordaient assez peu d’importance à la campagne et
quand ils parlaient de la campagne ils disaient « Mon
Dieu ! Quelle est ennuyeuse! ». Cette fois,
c’était différent – il y a eu pas mal d’émission dans
les médias, notamment ces nouvelles émissions face aux
Français qui ont eu beaucoup de succès et qui ont attiré
beaucoup de téléspectateurs. Donc, déjà les médias se
sont davantage intéressés à la campagne. En même temps,
il y a eu non pas une « démédiatisation », mais une
perte du monopole des médias sur le rapport que les
candidats peuvent avoir avec les Français, avec
effectivement un rôle très important désormais joué par
Internet. Par exemple, le site Internet de Royal « Désir
d’avenir », a joué un rôle important, ainsi que ses
débats participatifs. On pouvait trouver sur les sites
Internet des informations qu’on ne trouvait pas ailleurs
dans les médias, notamment les vidéos.
Il y a aussi le phénomène
des blogs – tous les candidats avaient leur propre blog
et cela a permis également aux Français d’avoir des
conversations directes avec les candidats sur leurs
blogs. Donc, je dirais que les médias jouent un rôle
important, mais ils n’ont plus le monopole de
l’information et de la prise de parole possible pour les
gens vis-à-vis des candidats. Comme pour les questions
financières où avant les entreprises étaient obligées de
passer par les banques pour avoir de l’argent et pour
accéder au marché financier, aujourd’hui les candidats
ne sont plus obligés de passer par les banques de
l’information que sont les médias mais peuvent
directement aller vers les marchés financiers,
c’est-à-dire vers l’opinion publique et même dialoguer
avec cette opinion publique. Et cela est quelque chose,
à mon avis, qui est durable et qu’on l’avait vu lors du
référendum de 2005.
[1] Anna Dimitrova est Docteur
en Sociologie-Anthropologie et chargée de
recherche post-doctorale à la Maison des
Sciences de l’Homme (CNRS) à Paris. Elle est
également enseignante invitée à l’Institut
Européen des Hautes Etudes Internationales (IEHEI)
de Nice et chargée de cours à l’Université de
Sofia, à la Nouvelle Université Bulgare et à
l’Université de Sud-Ouest de Blagoevgrad en
Bulgarie.
[2] La notion de « préférence
communautaire » correspond à une union douanière
où il n’y a pas de droits de douane entre les
différents pays participant à cette union
douanière, mais où il y a des droits de douane
vis-à-vis de l’extérieur. Et donc la préférence
communautaire consiste à privilégier les
importations d’Allemagne ou d’Italie au
détriment des importations en dehors de l’UE, de
Chine par exemple.